Dans les yeux de la panthère des neiges

C'est en février 2010, en feuilletant un magazine, que je tombe sur une photo de panthère des neiges. C'est cette photo, le regard envoûtant du félin, qui me donne l'idée de cette courte nouvelle. Elle sera écrite en un après-midi. Elle raconte un parcours initiatique. Un voyage peut-être plus intérieur qu'ailleurs . . .

 

 

J’avais vingt ans, j’étais jeune, j’étais fou aussi. Peut être était-ce le hasard, peut être était-ce le destin. Sur un coup de tête, j’ai pris un avion pour le Kirghizistan. On avait découvert là-bas des traces de panthère des neiges. Jusqu’alors, on ignorait que le fauve hantait aussi les steppes et montagnes kirghizes. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai décidé d’aller la trouver, cette panthère, et de la prendre en photo. Avec un peu de chance, je serais le premier à rapporter des images des panthères des neiges du Kirghizistan ! C’est dire à quel point je ne connaissais pas encore ce félin en manteau d’argent.

Un beau jour, me voilà donc arrivé dans les montagnes du Kirghizistan. J’avais juste emporté mon appareil photo, un carnet, des crayon, une tente, des vêtements et des provisions, c’est à dire le strict nécessaire. Je en savais pas vraiment comment me débrouiller, où aller, quoi faire. Sur le dos de mon cheval, je rêvassais. Je faisais confiance à mon compagnon quadrupède pour aller où bon lui semblait, au hasard. Le premier soir, sous ma tente, enveloppé dans mes couvertures, j’ai commencé à réfléchir. Pourquoi donc m’étais-je embarqué dans cette aventure ?

Ainsi débuta mon été dans les montagnes d’Asie centrale.

 

Rien, à perte de vue il n’y avait rien d’autre que des rochers. Mon cheval mis à part, aucune trace d’un quelconque animal. Quel imbécile je faisais, à vouloir photographier une panthère des neiges ici ! J’aurais mieux fait d’aller au zoo. Quoique, pas sûr qu’ils aient des panthères des neiges à Vincennes . . . Il faudrait que j’ailles voir, quand je rentrerais en France. Là, je suis dans un endroit désolé du Kirghizistan, seul avec mon cheval.

J’aime bien les chevaux. C’est mon père qui m’a apprit à les connaître et à être un bon cavalier. Il me manque, ma mère aussi. Douze ans déjà qu’ils m’ont laissé seul. Après tout, c’est peut être pour oublier que je traque des fantômes en manteau de fourrure argent et noir.

Aucune trace de panthère des neiges pour le moment. Juste mon cheval et le vent des montagnes, qui semble vouloir me parler.

 

Aujourd’hui, j’ai vu un troupeau de mouflons locaux, au loin. En voulant explorer les environs, histoire de repérer d’autres animaux, j’ai également trouvé une carcasse de mouflon. Je pense savoir qui l’a tué. Les empreintes alentours confirment mon intuition : des loups. Je les ai entendus cette nuit. Leur hurlement, lorsque vous l’entendez dans l’obscurité nocturne, a pour premier effet de vous glacer le sang. Mais, à écouter plus attentivement, on se rend compte de la beauté de ce son lugubre. Plus qu’un simple cri, c’est un chant, entonné à l’unisson par tous les membres de la meute. Une meute assez nombreuse dans le cas présent, vu ce qui reste de la carcasse. C’est encourageant. Si ce territoire nourrit une meute de loups de belle taille, il peut bien abriter d’autres prédateurs . . . et pourquoi pas une panthère des neiges ?

 

Au fil des jours, je me familiarise avec la montagnes. Ce matin, un aigle a survolé mon campement. Il était magnifique. A mon avis, il guette les marmottes. Il y en a une grande colonie, dans la prairie d’altitude non loin d’ici. Plus tard dans la journée, j’ai senti comme une présence. Ce n’est pas la première fois. Serait-ce l’animal que je recherche ? J’irais dans la prairie demain pour en avoir le cœur net.

 

Oui, c’est elle ! Des empreintes, sans marques de  griffes, un félin donc, mais elles sont trop grandes pour être celles d’un chat sauvage ou d’un lynx. C’est bien la panthère des neiges. Les indices sont minces mais, de fil en aiguille, je me rapproche d’elle. Bizarrement, je ne ressent aucune excitation à être enfin sur sa piste, juste un profond sentiment d’apaisement.

 

C’était il y a longtemps. J’avais vingt ans. J’étais fou. Quelle idée d’aller parcourir les montagnes d’Asie centrale, seul avec un cheval, à la recherche non pas d’un animal ordinaire, mais d’un véritable fantôme ! Pourtant, je l’ai trouvée. A moins que cela ne soit le contraire. Aujourd’hui j’écris. La photo prise à ce moment-là est devant moi sur mon bureau. J’y repense souvent, lorsque je la vois, image figée dans ce cadre sous-verre.

C’était à la fin de l’été, après presque deux mois passés dans les montagnes. Elle semblait m’attendre, calmement assise à quelques mètres à peine de moi. Le vent agitait doucement son épaisse fourrure argentée tachetée de noir. Elle m’observait, et dans son regard sauvage et profond brillait comme un éclat d’émeraude. Et puis elle est partie de la même façon qu’elle était venue, telle une ombre. Des semaines de traque, simplement pour ces quelques instants magiques. A ce moment, j’ai compris ce que je cherchais. Ce n’étais pas un félin, non, c’était moi-même, ma paix intérieure après huit ans d’errance et de chagrin, huit ans, d’un foyer à l’autre, d’une école à l’autre, rongé par l’absence, tout cela pour échouer partout. Sauf ici. La paix, je l’ai enfin trouvée. L’esprit des montagnes d’Asie centrale est venu à ma rencontre. Ce que je cherchais, je l’ai trouvé, et bien plus, dans les yeux de la panthère des neiges.

 

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