Près de la rivière, une ombre

Connaissez-vous le mourou n'gou ? En février 2012, pour le concours de nouvelles sur le thème " Mystère " organisé par l'Université d'Angers et l'Université catholique de l'Ouest, c'est ce cryptide dont j'ai choisi de parler. L'étape la plus longue fut les recherches. Car si cette histoire est pure fiction, le témoignage dont je me suis au départ inspirée est lui bien réelle ! Probablement comme le mystérieux félin lui-même . . . Mais si les témoignages sont làs, s'il y a peut être eu un jour des preuves formelles, aujourd'hui, il n'y a plus rien de sûr. Existe-t-il ou non ? Mystère . . . Ce questionnement, qui fait la chute de la nouvelle, près du tiers du jury ne l'a malheureusement pas compris, me faisant baisser dans le classement. Mais je me suis tout de même bien débrouillée ! Je suis arrivée 9ème.

 

 

La nouvelle avait créé l’évènement. Tout le monde se rassemblait depuis le début d’après-midi devant l’enclos nouvellement construit. On l’avait bâti autour d’un petit étang. Des rochers, quelques arbres et buissons, complétaient l’aménagement. La conception en était novatrice pour cette époque où dans la plupart des zoos les animaux devaient encore se contenter de tourner en rond derrière les barreaux de cages étroites.

C’était la fin des années 1930, peu avant la guerre. Quelques années plus tard, tout serait détruit par un obus, le bel enclos, son occupant, leur propriétaire et toutes les archives. Toute l’aventure serait oubliée avec la destruction de la petite ville. Aujourd’hui personne n’imagine encore que tout cela pourrait bientôt se produire. Aujourd’hui tout le monde est rassemblé autour de l’enclos.

Une caisse de bois de belle taille, percée de trous sur les côtés, vient d’être amenée. Une corde est attachée à la porte de façon à ce qu’on puisse l’ouvrir à distance après avoir refermé la porte de l’enclos. Le zoologiste organisateur de cet évènement ne veut courir aucun risque, ni pour les personnes présentes, ni pour son extraordinaire découverte. Il y est bien trop attaché ! Pourtant, on ne lui rend guère son affection. De la grande boîte s’échappent des grondements furieux. La porte de l’enclos bien refermée, le zoologiste tire sur la corde afin d’ouvrir celle de la caisse. Deux yeux couleur d’ambre luisent dans l’ombre. A la persistance des grognements, on devine la crainte éprouvée par le propriétaire de ce regard perçant.  Après quelques minutes d’hésitation, l’animal sort et commence à marcher dans l’enclos, avançant timidement à la découverte de son nouvel environnement. Les spectateurs émerveillés retiennent leur souffle.

 

Ryan Maxwell était, au début des années 1930, un scientifique bien mal considéré par ses paires. Il était jeune, pensait à l’avenir. Comparées à celles de ses collègues plus âgés, ses idées étaient probablement en avance sur son temps. Il était aussi rêveur et rempli de l’espoir que les créatures dont il rêvait puissent exister.

Il rêvassait encore le soir où il tomba sur un vieil ouvrage perdu au fin fond des archives de la British Library. C’était un carnet de voyage usé par le temps et les mauvais traitements. Ses pages jaunies étaient recouvertes d’une écriture manuscrite difficile à déchiffrer. Sur la couverture se trouvait indiqué le nom de l’auteur de ces notes : John Alfred Jordan. Il ne connaissait pas cet homme, dont les témoignages seraient ensuite de nouveau oubliés pendant presque trente ans. Pour le moment, Ryan tenait entre ses mains les anciens récits des voyages de cet aventurier anglais probablement décédé. Il ne restait de lui que ces notes.

Ryan retourna aux premières pages de l’ouvrage et se plongea dans le récit. L’histoire débutait en 1909, dans la forêt équatoriale d’Afrique centrale. Elle se poursuivait ensuite dans les régions de savane moins inhospitalières. John Alfred Jordan y contait surtout ses chasses sur le continent noir, mais aussi ce qu’il avait pu observer en Afrique. Une description l’intrigua. L’auteur parlait d’un mystérieux animal, sans doute encore inconnu de la science. En tout cas, Ryan Maxwell, bien que très érudit en ce qui concerne la zoologie, n’avait encore jamais rien lu concernant une telle créature ! On parlait bien de la découverte de ce genre de fauves, depuis peu, mais fossiles ! Ils avaient disparu depuis des millénaires ! Et impossible qu’ils aient eu le comportement décrit, c’était bien trop éloigné des habitudes des cousins actuels de ces animaux, alors aucune raison de penser que leurs homologues du passé étaient différents ! Pourtant, ce témoignage semble plausible, d’autant plus que peu de personnes étaient au courant de l’existence passée de créatures possédant de telles caractéristiques, en 1909. La plupart des fossiles n’ont été découverts qu’il y a moins d’une décennie. Impossible ! Mais . . . pourquoi alors cette histoire le taraude-t-elle tellement ?

Le professeur Ryan Maxwell est sur le point de prendre une décision importante. Il réfléchit. Il finit par arriver à une conclusion : impossible ne fait pas partie de son vocabulaire ! Quel que soit cet animal, John Alfred Jordan devait être bel et bien convaincu de l’avoir vu pour en parler dans son carnet de voyage. Il était possible que cette étrange créature soit réelle et hante encore les forêts d’Afrique. Ryan Maxwell était décidé à le prouver. Une telle découverte lui apporterait enfin la reconnaissance à laquelle il aspirait tant.

 

Hier : pluie ; aujourd’hui : pluie ; demain : sans doute encore de la pluie. Pas un jour ne s’était écoulé depuis l’arrivée de Ryan Maxwell en Afrique sans qu’il pleuve. Quand cela s’arrêterait-t-il enfin ? Il avait entendu dire  que les étrangers trouvaient le Royaume-Uni particulièrement humide. Pourtant, à côté de cette région, le climat britannique s’avérait franchement sec !

Ryan avait effectué des recherches durant les derniers mois, et était entré en contact avec diverses personnes susceptibles de lui fournir des renseignements sur la présence récente dans une région de la créature qu’il traquait. Il avait finit par échanger quelques lettres avec un français présent sur le terrain. Lucien Blancou était devenu au fil des années un spécialiste de la faune d’Afrique équatoriale française. Ces derniers temps, il parcourait la colonie afin de rechercher des informations sûres sur une créature qu’il espérait retrouver. A la description de la bête, Ryan avait reconnu le fauve que lui aussi souhaitait trouver. A cette occasion il apprit son nom local : mourou n’gou. Cela voulait littéralement dire « panthère d’eau », bien que cet être ne soit certainement pas une panthère ! Lucien Blancou continuait son travail de recherches, en plus de ses fonctions habituelles d’inspecteur de la faune sauvage, et ne pourrait donc pas accueillir lui-même le jeune anglais. Toutefois, il lui avait conseillé de débuter la traque dans la région de Ndélé, au Nord du territoire d’Oubangui-Chari, qui serait un jour connu sous le nom de République Centrafricaine.

C’était là, au confluent des rivières Bamingui et Koukourou, qu’un dénommé Moussa avait confié à Lucien Blancou avoir un jour aperçu le mourou n’gou.

 

C’était en 1911, durant la saison des pluies. Moussa et d’autres soldats naviguaient en pirogue sur la rivière. Soudain, le prédateur affamé était sorti ruisselant des flots de la Koukourou. Il se déplaçait sans bruit, aussi à l’aise dans l’eau que sur la terre ferme. Dans une attaque si soudaine que tout le monde eu à peine le temps de réagir, le fauve bondit sur une pirogue, la faisant chavirer sous le choc porté par sa masse imposante. Nettement plus gros qu’un lion, il devait mesurer au moins quatre mètres de long. Par son pelage et sa stature, il faisait penser à la panthère, mais ses muscles qu’on voyait se mouvoir sous la fourrure mouillée s’avéraient bien plus puissants. Enfin, aucune panthère n’aurait pu arborer des armes telles que celles qui achevèrent un des soldats tombé à l’eau. Le carnivore se saisit de l’homme, devenu vulnérable poupée de chiffon entre les énormes pattes de son tueur. Une fois sa proie immobilisée par ses griffes acérées, le fauve avait refermé ses implacables mâchoires sur son cou, mettant fin à son existence. Le mourou n’gou disparu rapidement entre les arbres. Le sang du défunt soldat qui tachait la berge et les empreintes de la bête, ainsi que l’odeur de peur et de mort qui imprégnait l’air, restaient seuls témoignages physiques de ce qui s’était passé. Tout cela s’était déroulé en quelques minutes à peine, si ce n’est moins. Les évènements effrayants nous paraissent toujours avoir été plus longs. Dès le lendemain, la pluie effacerait ces traces.

Les survivants restèrent tous particulièrement marqués par cet épisode. Ils ne prononcèrent plus le nom du mourou n’gou sans peur, n’osant d’ailleurs souvent même pas le dire à voix haute. Plus jamais ils n’empruntèrent ce chemin sur la rivière, de crainte que tout ne recommence. Ils préféraient désormais la traverser plus en amont.

Moussa avait déjà vu une fois avant cette sombre affaire les empreintes du mourou n’gou imprimées dans la berge boueuse de la rivière Koukourou. A tort, il n’avait pas eu peur. Elles ressemblaient à celles du lion ou de la panthère, s’en distinguant toutefois par leur taille nettement plus grande et par cette trace circulaire laissée par les pattes palmées de certains animaux aquatiques. Lion, panthère et félins plus petits attaquaient rarement l’homme et n’appréciaient pas vraiment le fait d’être mouillés. Le mourou n’gou lui vivait dans l’eau. Son attaque était aussi sournoise que celle du crocodile, aussi vive que celle de la panthère, et il était plus puissant que les deux réunis. Le mourou n’gou, enfin, ne craignait pas l’homme. Que craint le maître de la forêt ?

 

Toujours aussi exaspéré par la pluie incessante, le jeune professeur britannique Ryan Maxwell avançait dans la jungle africaine. Il suivait son guide, bien moins à l’aise que l’autochtone dans cet enfer vert. Nyame parlait peu et avait dans son regard quelque chose de farouche. Toutefois, Lucien Blancou avait chaudement recommandé à Ryan dans sa dernière lettre de prendre contact avec ce guide en particulier. Certes, il était loin d’être rassurant et dégageait comme l’impression d’être plus animal qu’humain, mais c’était le meilleur ! Nulle autre personne ne connaissait mieux cette région, et ce dans le moindre de ses recoins. Si le français lui faisait confiance, après tout pourquoi pas ! En plus, il ne faisait pas payer très cher ses services.

Les jours passant, Ryan se rendait compte que Nyame n’était pas aussi froid qu’il le paraissait au premier abord. C’était même un compagnon assez agréable à vivre, bien que ses paroles soient rares. Il ne parlait jamais juste pour le plaisir des mots, toujours seulement lorsque cela s’avérait nécessaire. Ce n’était pas sur la conversation qu’il fallait se concentrer dans cet univers sauvage qu’est la forêt équatoriale. Ici, le danger guette à chaque instant.

Ryan prenait chaque soir le temps de tenir son journal. Assis près du feu de camp, il y relatait les observations du jour. La forêt paraissait hostile à ceux qui ne la connaissaient pas. En apprenant à mieux la connaître, Ryan commençait à entrevoir la beauté de cet univers végétal. Ils suivaient le cours de la rivière Koukourou, vers son confluent avec la Bamingui. Les hippopotames étaient nombreux à peupler ses eaux. Nyame devenait un peu plus nerveux. Il confia à son client européen que le pachyderme aquatique était la proie principale du mourou n’gou. Autant de ces bêtes rassemblées au même endroit constituaient une importante source de nourriture pour le fauve, dont le territoire devait se trouver à proximité.

Un soir la pluie cessa. Le lendemain les deux hommes atteindraient le confluent des deux rivières. Ils parviendraient sur le territoire présumé du redoutable mourou n’gou. La traque débuterait vraiment.

Ryan s’endormit au coin du feu, bercé par les chants des animaux, qui résonnaient dans l’air nocturne de la forêt tropicale d’Afrique centrale.

 

Une ombre suivait les deux hommes depuis plusieurs jours déjà. Elle les observait. L’un était paisiblement endormit. L’autre veillait près du feu. Ce dernier sembla percevoir les bruissements provenant des fourrés. Ayant déjà apprit ce qu’elle voulait savoir, l’ombre rejoignit son semblable dans l’obscurité. Elle rassura le jeune être et s’assura que celui-ci ne bouge pas tandis qu’elle serait absente.

Cette nuit, elle partait chasser.

 

Les hippopotames commencèrent soudain à s’agiter. Effrayés, ils fuyaient comme ils pouvaient, les énormes masses de leurs corps grisâtres se cognant les unes dans les autres.

Ils n’avaient toutefois rien à craindre, car ce soir le chasseur traquait une autre proie.

 

Alerté par la débandade des hippopotames, Nyame se tenait sur ses gardes. Le guide africain n’eut toutefois pas le temps de saisir son fusil que déjà il se retrouvait projeté au sol par le puissant prédateur. Le professeur Ryan Maxwell se réveilla en sursaut. Il ne put s’empêcher de vouloir fuir en apercevant la créature qui attaquait le camp. Quelle erreur ! Nyame avait lui bien comprit que le meilleur moyen de faire que ce genre de prédateur se désintéresse de vous si vous survivez à son premier assaut est de ne plus bouger et de mimer la mort. Quel fou que celui qui se met à courir ! Une cible mouvante attise l’instinct du chasseur et l’attire irrésistiblement. Et en effet le fauve se lança immédiatement à la poursuite de Ryan Maxwell, ce stupide professeur britannique doué d’un instinct de survie qui allait le mener à la mort plus sûrement qu’autre chose ! La bête le rattrapa en quelques bonds seulement puis bondit, s’apprêtant à tuer le fragile humain. Ses griffes effleurèrent à peine les vêtements de l’homme terrifié. Le prédateur retomba lourdement au sol, foudroyé par un coup de feu. Nyame, une fois libéré des pattes meurtrières, avait réussit à récupérer son fusil. C’était lui qui venait de tirer.

Les deux hommes retournèrent près du feu. Ils ne sommeillèrent pas plus cette nuit là, parés à contrer une deuxième attaque qui ne vint pas.

Au matin, ils retournèrent chercher le corps de la bête qui les avait attaqués. Ils s’assurèrent d’un dernier coup de feu qu’elle était bien morte avant de la transporter au camp. On n’est jamais trop prudent ! Ils eurent quelques difficultés à porter l’énorme cadavre, qui devait bien faire quatre ou cinq fois le poids de chacun d’eux. Arrivés au terme de leurs efforts, ils reposèrent à terre la bête qui avait faillit les tuer, puis l’observèrent.

Ryan avait trouvé le mourou n’gou. Ou plutôt le mourou n’gou l’avait trouvé.

 

Plus d’une année s’était écoulée depuis les aventures africaines du professeur Ryan Maxwell. Il était rentré quelques semaines après être parvenu au terme de sa traque. Il rentrait avec de mystérieux bagages, dont une imposante caisse dont il avait des mois durant refusé de révéler le contenu. La semaine précédente avait marqué son heure de gloire. Après le récit de ses aventures, il avait exhibé devant l’assemblée la peau de la bête qui l’avait attaqué. A ceux qui étaient encore sceptiques, il avait proposé de revenir le lendemain.

Ce que tout le monde ignorait jusqu’alors, c’est que le jour suivant l’attaque, Ryan avait trouvé quelque chose de très intéressant dans les fourrés proches du camp. Il avait mit la main sur l’assurance de cette reconnaissance qu’il voulait tant ! Il gardait de cette découverte de belles cicatrices.

Parce qu’elle grognait comme un lion, Nyame l’avait nommée Bamara, terme qui dans le dialecte local servait à désigner le félin à crinière. La ressemblance de Bamara avec son cousin s’arrêtait là. La jeune mourou n’gou femelle appartenait bien à la famille des félins. Son corps était trapu et musclé tel celui d’une panthère. De la panthère, elle avait aussi la fourrure fauve tachetée. Son pelage arboré des ocelles d’un brun foncé, qui devenaient plus floues sur les flancs. Elle avait une longue queue qui s’agitait violemment dès qu’elle s’énervait. Ses pattes palmées aux griffes semi-rétractiles laissaient dans la boue une empreinte bien identifiable. Bamara passait la plupart de son temps dans l’eau. Ces mœurs aquatiques étaient une des caractéristiques les plus étonnantes du fauve. Toutefois, ce n’était pas celle qui impressionnait le plus. Bamara avait beau mesurer près de quatre mètres de long maintenant qu’elle était adulte, irradier la force et pousser d’effrayants rugissements, tout le monde ne pensait qu’à ses dents. Les puissantes mâchoires de la jeune chasseresse arboraient des crocs bien plus longs que ceux de n’importe quel autre carnivore. Ceux d’un félin à dents de sabre.

 

Il était devenu l’éminent professeur Ryan Maxwell. Sa découverte lui avait enfin apporté la reconnaissance.

Bamara passait des jours tranquilles dans le vaste enclos qu’on lui avait bâti. La jeune femelle mourou n’gou, félin à dents de sabre des forêts d’Afrique, s’était habituée au climat anglais. Ryan pouvait passer des heures à l’observer avec fierté. Il l’avait arrachée à ses terres natales, mais en même temps, sa mère morte elle n’y aurait probablement pas survécu longtemps. Elle était à la fois effrayante et belle. D’une certaine manière il éprouvait de l’affection pour sa protégée. On voyait bien à son regard d’ambre assassin que Bamara ne la lui rendait pas. Même captive depuis sa jeunesse, elle restait avant tout un animal sauvage.

Alors qu’il l’admirait, Ryan ne se doutait pas que tout ce qu’il avait accompli serait bientôt réduit à néant.

Nous étions à la fin des années 1930.

Aujourd’hui le mourou n’gou est classé dans la catégorie de ce qu’on appelle les cryptides : les animaux inconnus de la science. Les animaux de légendes. Ceux qui restent encore à découvrir . . .

 

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