Sans eux

Cette nouvelle est mon premier essai, datant de septembre 2010, à la contre-utopie, genre que j'affectionne beaucoup. L'histoire se déroule dans un futur quelque peu post-apocalyptique. Un Monde qui se meurt. A cause des humains. Jusqu'où peut entraîner la cupidité humaine ? Mon avis est qu'elle peut venir à bout de l'humanité plus sûrement qu'aucune cause d'origine naturelle.

Cette nouvelle est remplie de symboles et d'allusions que vous comprendrez peut être. Les couleurs occupent une place importante. Les noms également : remarquez que presque aucun personnage n'en porte. Non sans raison. Et chaque nom donné a sa signification. Enfin, les références aux dictatures du XXème siècle ne devraient pas vous échapper.

 

 

Année –3

 

Le monde est bien triste en ce début de XXIIIème siècle, songe le professeur. Au moins il a, une fois n’est pas coutume, échappé à la prison. Il a renoncé à publier son dernier ouvrage. Une fois de plus. Il préfère que ses livres soient brûlés, au moins lui est toujours là. Dans ce monde triste et froid, qui a désespérément besoin d’une lueur nouvelle, aussi faible soit-elle.

 

Cent-cinquante ans déjà que la Troisième Guerre Mondiale s’est achevée. L’attentat contre la Maison Blanche n’a servi que de prétexte pour attaquer l’Orient et s’emparer de ses gisements de pétrole. L’or noir était devenu si rare, si cher ! Pour la moindre goutte, ils étaient prêts à tuer. Cela n’a pas servi à grand chose, la guerre ayant épuisé les ultimes réserves. Plus de pétrole, plus de raison de se battre. Mais il était trop tard, l’arme nucléaire avait déjà fait ses effroyables ravages. Pour du pétrole, on avait décimé l’humanité. Voyez à quelles terribles extrémités peut conduire l’appât du gain !

C’est du chaos ayant suivi la guerre qu’ont émergé les Vegetas. Rapidement, leurs beaux discours on conquit le monde. En quelques années, ce monde rouge et sombre leur appartenait. Leur devise : « Bannir le crime. Tuer la mort. »

Belles paroles. Beaux principes. Catastrophiques conséquences.

 

Le phénix renaît toujours de ses cendres, dit-on. Mais enfermé dans une cage, il se meurt de nouveaux.

Comment pourrait-on décrire ce monde ? Il ne mérite même pas de l’être. Il a perdu son âme.

 

Année –2

 

C’est ici que l’histoire commence vraiment. Ou plutôt commença. Revenons quelques années en arrière.

Tout a débuté le matin où la biologiste s’est rendue compte du drame. Elle n’était pour le gouvernement qu’un matricule comme un autre, parmi les milliers qui existent de par le monde. Toutefois, une grande différence la séparait du commun des mortels. C’était interdit, mais elle avait aimé un homme, qui lui aussi l’aimait. Il s’agissait d’un professeur travaillant dans un bâtiment proche du sien. Le drame, ou la bénédiction ? Toujours est-il qu’elle attendait un enfant. Un enfant de l’amour, qu’elle voulait connaître et voir grandir.

C’est cet événement qui poussa la biologiste et le professeur à voir les choses différemment.

 

Dans ce monde, personne ne connaît ses parents.

Et dire que la biologiste et le professeur ont contribué à améliorer les matrices artificielles ! Ce n’est qu’en sentant l’enfant vivre en elle qu’elle a comprit l’absurdité de ce système. Il est contre-nature !

Tant de choses sont absurdes en ce monde . . .

 

A commencer par la première action des Vegetas une fois leur toile solidement tissée. Bannir le crime, tuer la mort. Eliminer tout ce qui incarnait la mort, tel fut l’un de leurs premiers objectifs.

 

Imaginez un monde où ne résonnent plus ni les hurlements du loup, ni les rugissements du lion. Imaginez un monde sans crocodile dissimulé dans les remous, sans aigle guettant depuis les hauteurs. Imaginez un monde sans chien, ni chat, ni aucun autre animal à vos côtés. Imaginez un monde sans prédateurs. Imaginez un monde gris et mort.

 

Année –1

 

Enfermée dans sa cellule, la biologiste brûle intérieurement. Elle se sent inutile, et surtout affreusement seule. Elle a bien essayé de parler à un des gardes à la mine sombre, un parmi des dizaines d’autres.

- Etes-vous heureux ?

Il lui a répondu d’un ton morne, le visage dénué de toute expression.

- J’ai un toit, j’ai à manger, je travailles pour la communauté. Travailler pour la communauté est une bonne chose. Je suis heureux, je crois.

La discussion en resta là.

 

C’était le jour du premier anniversaire de son enfant. La biologiste et le professeur étaient des parents heureux. De plus, une bonne nouvelle n’arrive jamais seule : leurs expériences avaient fonctionné, et leur enfant n’avait pas été découvert par la milice. Ils ont fêté cela, puis le professeur est parti avec l’enfant. C’était sa semaine.

Dans la soirée, ils ont débarqué. Les miliciens, dans leur uniforme noir.

- Madame, vous êtes en état d’arrestation.

- Pourquoi, je vous prie ?

- Pour crime contre la communauté : détention de chat ! Vous saviez à quoi vous vous exposiez en faisant cela . . .

Le milicien lui prit son matricule, qui lui avait été conféré par son statut de biologiste. Dans ce monde dirigé d’une poigne d’acier par les dictateurs Vegetas, perdre son emploi, c’est perdre son matricule, et perdre son matricule, c’est perdre son identité.

Les autres ont fouillé tout son logement. Malheureusement, ils ont fini par la trouver.

- Fuis Vita !

Et en guise de chat, c’est une jeune panthère noire de quelques mois seulement qui courut à en perdre haleine, jusqu’à être certaine d’être hors de portée des hommes en uniforme noir.

 

Vita, la panthère noire, profita de la nuit pour sortir de sa cachette. Il fallait qu’elle retrouve l’enfant. Jeune humain et jeune félin étaient très liés.

Ensuite, elle retrouverait sa mère d’adoption, et punirait ceux qui l’ont faite souffrir. Car si les miliciens n’avaient pu l’atteindre, l’homme en gris à l’extérieur y était parvenu. Un seul des yeux d’ambre de Vita scrutait encore l’obscurité. Telles des larmes, des perles écarlates s’écoulaient de son œil crevé le long de sa joue noire.

L’homme en gris, celui qui avait emmené la biologiste, celui qui l’avait rendue borgne . . . la panthère se le jura, elle le tuerait.

Mais avant, retrouver l’enfant . . .

 

Vita parvint à destination peu avant l’aube.

La nuit avait été mouvementée. Les miliciens la traquaient, et sans relâche elle devait les esquiver pour mieux fuir. Etre un félin lui conférait un net avantage. Elle les voyait nettement, même si ce n’était que d’un œil, alors qu’ils avaient beaucoup de mal à la repérer dans le noir, toute ombre furtive qu’elle était.

Enfin, elle parvint chez le professeur, et pu se reposer dans les bras de l’enfant tandis qu’il soignait son corps meurtri.

 

Année 0

 

- Aujourd’hui est le grand jour !

Les acclamations fusèrent. Malgré cet enthousiasme, le professeur broie aujourd’hui encore beaucoup de noir. Son enfant est avec lui. Vita, la panthère noire, premier animal issu du clonage de spécimens de musée sauvés avant la grande chasse aux prédateurs, est désormais une magnifique adulte. Devant ce succès, d’autres tentatives ont eu lieu, et plusieurs individus grandissent dans les matrices artificielles construites apr les rebelles, du loup au condor, en passant par d’autres.

Mais celle qui a permit ce succès n’est plus avec eux. L’amour du professeur s’est éteint, quelques semaines après son emprisonnement. Même sous la torture, elle n’a rien avoué concernant les rebelles. Elle n’avait plus rien, pas même d’identité, alors ils lui ont prit la seule chose qui lui restait : la vie.

- Aujourd’hui, nous allons renverser les Vegetas !

Acclamations, encore. La main du professeur effleure le doux pelage noir de Vita. Ce contact l’apaise.

Ils avaient tous perdu espoir. La farouche volonté de vivre et d’aller de l’avant du fauve leur a fait reprendre courage. Si un gros, bon très gros, chat borgne peut y arriver, pourquoi pas eux ? Vita devenait leur leitmotiv.

C’était comme si la panthère leur insufflait sa force.

 

L’objectif des rebelles était clair : renverser les Vegetas. Déjà, ils avaient sapé les bases de la fondation. Dans l’indifférence générale, ils avaient neutralisé déjà une bonne partie du gouvernement au cours des derniers jours, lors de raids parfaitement organisés. Leur nombre était leur principale force. Beaucoup d’entre eux avaient déjà péri, mais ils ne se décourageaient pas. Cette lueur farouche, dans l’unique œil d’ambre de Vita, les incitait à continuer. C’est pour ce vivant symbole qu’ils se battaient.

 

Aujourd’hui est le grand jour. Un jour particulier. Aujourd’hui doit se produire une éclipse. C’est durant ce laps de temps, à la faveur de l’obscurité, qu’ils lanceront leur attaque.

Ils pourront enfin renverser le chef Vegetas, cet homme en gris portant le matricule

ST 666, qu’il tient de son prédécesseur, qui le tenait d’un autre avant lui, et ainsi de suite, depuis plus de cent-cinquante ans que la dictature s’est installée.

 

L’éclipse. Le massacre.

Tout avait bien commencé. Le professeur et son équipe d’élite ont réussi à entrer dans le bâtiment, à atteindre les appartements du chef Vegetas. Mais il n’était plus là.

Dehors, le chaos.

Un traître parmi les rebelles les a prévenus. La milice attendait. La bataille a fait rage. Mais maintenant, alors que l’obscurité devient totale, tout s’est calmé.

Sous les regards inexpressifs des passants, les rebelles agonisent, et autour d’eux des flaques rouge écarlate s’étalent sur le sol sombre.

 

Vita se redresse. Elle est restée à l’appartement du professeur, avec l’enfant, qu’elle protège. La panthère noire a reconnu une odeur. L’homme en gris, celui qui l’ a rendue borgne ! Elle se retourne, lui fait face, montre les crocs.

L’homme en gris affiche un sourire cruel. Et là, Vita comprend. L’enfant ! Il veut tuer l’enfant ! Il faut qu’elle l’en empêche !

Alors la panthère noire bondit. Mais l’homme a un poignard, et elle doit esquiver. Finalement, d’un puissant coup de griffes, elle parvient à le faire lâcher. La lutte tourne en faveur du fauve. De nouveau, Vita s’élance, fait chuter l’homme en gris. Si elle savait lire, elle verrait qu’il arbore le matricule ST 666. Mais elle l’ignore. Seul compte le fait de protéger l’enfant. Ses crocs d’un blanc éclatant, mortellement efficaces, s’enfoncent dans la gorge de l’homme tant haï. Mais à ce moment une violente douleur déchire la panthère noire, et elle sent le glacial contact de la lame d’acier qui se glisse sous ses côtes. Elle a vaincu son ennemi, mais à quel prix ? Au moins, l’enfant n’a rien.

Chancelante, Vita revient s’allonger près de l’enfant, qui ne comprend pas encore. Une petite main se pose sur le corps de la panthère. Rassurée par les caresses, elle ronronne, tandis que petit à petit la vie s’écoule, traînée rouge sur sa fourrure noire. Bientôt, les ronronnements cessent.

C’est la fin de l’éclipse. Le Soleil enfin reparaît. Vita ne le sait pas. Elle ne le saura jamais.

Son unique œil d’ambre se ferme.

Elle part.

 

Libéré de sa cage, le phénix de nouveau resplendit.

Le paysage n’est plus gris. Il s’illumine.

         Année 3

 

C’est dans une forêt encore presque intacte de ce qui fut autrefois l’Inde que le professeur choisit de l’amener.

Trois ans déjà.

Enfin ses efforts étaient récompensés. Il ne pu s’empêcher de verser une larme de joie.

La nature semblait en fête en ce jour, parée de fleurs multicolores.

Le professeur ouvrit la porte de la cage.

Un tigre magnifique en bondit, puissant et gracieux tout à la fois. Son regard d’ambre n’était pas sans rappeler à la fillette et à son père celui d’une panthère qu’ils n’oublieraient jamais, et dont la statue trônait maintenant fièrement sur la place centrale de la ville.

Tigre, panthère, tous deux parfaitement adaptés à leur environnement. Ils n’auraient jamais dû en disparaître.

Le tigre s’enfonça dans la forêt, dans son royaume retrouvé.

 

Le professeur serrait sa fille dans ses bras.

 L’enfant fixait toujours du regard l’endroit où le fauve avait disparu dans l’ombre. Peut être lui rappelait-il Vita. Admiration, fascination, se lisaient dans ses grands yeux verts.

- Ton monde sera meilleur que le mien, lui dit son père, ton monde a retrouvé son âme, ma Esperanza.

 

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