Voyage

En janvier 2012, l'Université d'Angers organisait pour les 1ère année de Licence Lettres un concours sur le thème du portrait. J'ai évidemment participé. J'ai trouvé l'inspiration dans un de mes tableaux préférés ( voir plus bas ). Mon texte, plus que la description d'un tableau, c'est avant tout le voyage intérieur d'un écrivain qui retrouve la flamme de l'inspiration. Je suis arrivée 4ème.

 

 

Le jour où je le vis, je venais d’arriver à Paris. J’errais dans les couloirs du Louvre, âme solitaire comme tant d’autre, sans but précis dans cette vie. Elle m’échappait encore, cette étincelle qui me donnerait envie d’avancer. Je l’avais, autrefois. Cette époque était révolue, et mes livres ne se vendaient plus. Je parcourais seul les allées de l’immense musée. C’était la première fois que j’y pénétrais. Puis au détour d’un des innombrables couloirs du célèbre Louvre, je l’aperçus. Il n’était pas très grand, je dirais même presque insignifiant au premier regard, ou alors juste discret. Je m’avançai dans sa direction, simplement fasciné. Pourtant, je n’osais approcher trop près, de crainte de rompre le charme.

 

Il jaillissait de l’ombre, irradiant la grâce, la beauté à l’état pur. Ses paupières closes dissimulaient fort probablement  des yeux à l’éclat sauvage, capables de vous hypnotiser d’un seul regard. Il levait la tête. Ses mâchoires entrouvertes dévoilaient des dents bien blanches. Nul doute que si les crocs de ce fauve pouvaient mordre, ils laisseraient d’indélébiles blessures dans ma chair. Ils n’avaient pas transpercé ma peau, pourtant c’est comme s’ils l’avaient fait. J’étais marqué pour longtemps de l’empreinte de cette vision venue d’ailleurs.

 L’apparition se déployait dans des tons d’ocre et de noir, agrémentés d’une légère touche de blanc. Dans le même temps, ces flammes fauves attaquaient mon âme et la brûlaient. Elles dévoraient mon esprit, tandis que des images jaillissaient du brasier. Elles décrivaient un monde sauvage et impitoyable, où seule la force prime, un univers de prédateurs et de proies, engagés depuis le début des temps dans une lutte sans fin et sans merci.  Ce monde était si cruel et si magnifique à la fois ! Les flammes ravageaient tout sur leur passage, laissant tel un âcre goût de cendres sur la langue d’un autre moi.

Le fauve parcourait ce paysage désolé et je l’observais, fasciné. Où m’avait-il emmené ? C’était comme si je me retrouvais totalement immergé dans ma contemplation. L’image m’avait captivé à un point tel que j’en restai totalement prisonnier.

 La seule étincelle de vie en ces ternes territoires continuait d’avancer de son pas calme et assuré. A sa façon particulière de relever sa tête massive, je devinai qu’il ne se plaisait guère en ces lieux. Les yeux clos, les babines légèrement relevées dévoilant ses crocs blancs et pointus, il affichait un air de total dédain. Cet univers qui n’était pas vraiment le sien, il ne faisait que le mépriser. Ces terres ne rayonnaient pas, voilà pourquoi il ne s’y sentait pas à son aise. Leur éclat était si pâle en comparaison de son propre royaume ! Nul ne le ferait apprécier un paysage aussi terne. Lui, le seigneur des grands espaces, ne s’abaisserait jamais à accomplir un tel acte. Même si en apparence il subissait la volonté du maître des lieux gris, dans son cœur jamais il ne se soumettrait à lui. Dans son regard couleur d’ambre brillait cette évidence.

Il fit entendre sa voix grave et profonde et se retourna vers moi. Il avançait toujours, cette fois d’un trot lent. Je voyais sous sa peau ses puissants muscles qui se mouvaient. Le moindre de ses gestes était grâce et force à la fois. En comparaison, je paraissais si maladroit !

Ensemble nous traversâmes le domaine grisâtre et mort. Enfin le brasier avait cessé de tout y consumer. Il ne restait là qu’une étendue morne, morte. Le sol devint dur sous ses pattes, sous mes pieds. Il était toujours gris, mais plus de cendres cette fois-ci, car derrière nous ne s’élevait plus aucun nuage de poussière.  Nous marchions sur un chemin plat, encadré de hauts blocs d’un gris sombre à la forme vaguement rectangulaire.

De nouveau la voix de mon guide retentit dans ce silence macabre. Puis il se mit à courir, m’entraînant dans son sillage. J’avais beau me concentrer, la vitesse grandissante rendait ma vision floue. J’avais de plus en plus de mal à distinguer quoi que ce soit.

Enfin il stoppa sa course. Il s’éloigna de moi de son pas majestueux. Je le vis grimper sur une colline proche et s’asseoir à son sommet. Je m’installai à son côté tandis qu’il faisait entendre un soupir. Il fixait l’horizon d’un air étrange. Au loin j’aperçus le paysage gris de tout à l’heure, alors qu’à nos pieds s’étendait une plaine verdoyante. J’y reconnus le monde sauvage qui m’était apparu en premier. Sous mes yeux se jouait le drame permanent de la vie. L’ensemble de ces êtres formait un tout, une formidable machine du vivant qui tournait depuis des milliers d’années. Mais l’horizon gris troublait cette harmonie.

A côté de moi le lion s’était effondré. Les paupières closes, les crocs découverts, le rictus qu’il affichait désormais était celui de la mort.

 

Quelques pas en arrière, puis la vision du cadre me tira de ma rêverie. Je restai à regarder l’image du félin. L’artiste avait su évoquer tout cela grâce à quelques habiles coups de pinceaux. Je tenterais de faire de même avec les mots.

 

Eugène Delacroix, " Tête de lion rugissant "

Musée du Louvre

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