Celui qui Est

Cette histoire est celle qui débute le cycle "Terre Féline", car c'est celle de son narrateur. Pour comprendre sa vision du monde, il faut le connaître, et parce qu'il parle peu de lui-même, une autre se charge de narrer son passé, et plus. Car vous avez ici des éléments que vous retrouverez dans la suite du cycle. Cet ensemble d'histoires de vie, assez conséquent, est avec "Vaalbara" un de mes grands projets littéraires, sur lequel je travaille depuis des années. Cette nouvelle, la première achevée, l'a été en novembre 2010.

 

 

Comment décrire justement Otshak ? Sa personnalité est complexe, forgée par son histoire. Le meilleur moyen de comprendre mon bien-aimé est peut-être de vous raconter.

 

44 avant O-T.

C’est à cette date que tout commence. La nuit tombe. La Lune de ce nouveau printemps est pleine, chargée de pouvoir, à l’instar de son opposée : la Lune noire. La nuit tombe et Munirkya, respectée chamane du clan ashr Temrur, les lynx boréaux, donne naissance à un chaton. Son compagnon craint d’abord pour la vie du nouveau-né, si chétif. Mais Munirkya le rassure : le petit vivra. En son fils, la femelle sent déjà palpiter le don. C’est dans ses gènes, et la Lune a encore accentué ses pouvoirs. Il sera puissant. De la pleine Lune, le petit lynx a la couleur. Son pelage est si pâle qu’il en paraît presque blanc, marqué de taches gris-perle floues. Il est étrange et beau. Unique.

Sa mère décide de l’appeler Otshak, ce qui dans l’ancienne langue des dragons signifie « Celui qui Est ».

 

Les années passent.

Munirkya avait raison. Son fils, comme tous les rares enfants de chamans Errants, est puissant. Elle lui a apprit à maîtriser un don qui s’est déclaré tôt. Il n’avait pas dix ans. Il a découvert sa forme d’âme, ainsi que son élément maître. Otshak devient aigle pêcheur, de l’espèce la plus grande et la plus forte, et comme pour le rapace, l’air est son élément.  Le jeune lynx a grandi dans la cité de Kaendir, au cœur de la Sibérie. Devenu majeur, à quinze ans, il a choisi de devenir guerrier et d’apprendre à manier le sabre. Il n’avait pas sa pareille au combat, mais le reste du temps le jeune lynx était un gaffeur invétéré. Chasseur maladroit, il ne subvenait même pas à ses propres besoins. Chétif, anormalement petit, d’une couleur inhabituelle, il n’attirait pas les femelles lynx de son âge. De toute manière, elles ne l’intéressaient pas. Otshak continuait à s’exercer au sabre et à la magie. Malgré sa maladresse, il était intelligent et puissant. Un apprenti de choix pour un chaman. Mais il refusa de suivre la même voie que sa mère Munirkya. Il sentait au plus profond de lui qu’il méritait mieux. Alors il poursuivit son entraînement et essaya de mieux s’intégrer à son clan qui, malgré son statut de fils de chamane, acceptait mal sa différence. Il réussit si bien qu’il fut par la suite élu chef du clan ashr Temrur. L’anneau d’argent des chefs remplaça à sa courte queue de lynx l’anneau de bronze des guerriers.

Quelques mois plus tard, le souverain du peuple Errant mourut sans laisser d’héritier. Le conseil des trente huit chefs de clan décidé que le chef du clan ashr Temrur lui succéderait. Otshak monta donc sur le trône de Narayu. A seulement vingt trois ans, il devenait le plus jeune roi du peuple Errant et le resterait vingt neuf siècles durant.

Cet Otshak est celui que j’ai rencontré, orné de cet anneau d’or des souverains, qui ne le quitterait plus, son sabre presque trop grand pour lui accroché à la taille. Il ignore que j’étais là avec mes frères lors de son couronnement. Je ne devais le lui déclarer que bien longtemps après, mais c’est ce jour là que je suis tombée amoureuse d’Otshak, en dépit de nos différences.

 

Le nouveau roi eu fort à faire pendant ses premières années de règne. Il dût avant toute chose stopper la sanglante guerre civile qui déchirait son peuple et avait coûté la vie à son prédécesseur. De deux maux, il en choisit le moindre. Tout en sachant pertinemment que les conséquences en seraient terribles.

Otshak fut à l’origine du premier génocide des chats du lointain, ces renégats à la mentalité trop différente, qui croyaient à la technologie, qui avaient un don si particulier. Il n’y eut que peu de survivants, moins d’un millier, soit une partie infime de la population d’origine, qui mettrait plus de deux mille sept cent ans à se reconstituer . . . avant qu’un autre génocide ne cause en moins de deux siècles sont extinction complète. Au moins, cette fois là, Otshak n’y serait pour rien. Mais ce traumatisme le marqua pour toujours. Jamais il ne se pardonnerait cet acte horrible, même si la survie était à ce prix.

C’est rongé par le remord qu’il assista à la construction de la sixième cité Errante, Syerneg. Là, son chagrin fut un moment atténué par son amitié avec Shaarkan. Mais le dragon noir s’écarta peu à peu de lui. Sur ces entrefaites, Munirkya partit pour le Kanyevar, là d’où on ne revient pas. Son fils la pleura longtemps, plus qu’il ne l’avait fait pour son père même.

Chagrin, remord, tout cela le détruisait petit à petit. Il passait son temps sur la grande place de Narayu, son regard jaune-vert vide de toute expression. Il parcourait l’Egyenara, ce monde dans lequel seuls les plus grands magiciens peuvent librement cheminer par l’esprit. Otshak y cherchait des réponses, tout en ne sachant pas les questions.

Jusqu’à ce premier jour de l’année 0. O-T : Otshak et Tsenuk. Le lynx trop pâle fut l’unique mortel de toute l’histoire de la civilisation féline à le rencontrer, lui parler, entendre sa voix. Tsenuk, le grand parmi les grands, vint chercher Otshak. Celui qui Sera Toujours ordonnait au roi Errant de vivre et d’aller dans les Grandes Plaines du Nord.

Otshak errait depuis des mois dans l’immense toundra. La neige commençait à tomber et le blizzard à souffler. Otshak n’avait jamais eu si froid de toute sa vie. Quarante cinq ans déjà. Il avait beau marcher depuis l’été, les Grandes Plaines du Nord s’étendaient toujours à l’infini, si gigantesques qu’il n’avait encore rencontré aucun de ses habitants : les farouches Tigres du Nord, tigres à dents de sabre géants au pelage blanc. Personne. Juste assez de gibier pour se nourrir, un vrashki, léopard des neiges géant, une fois, et de temps en temps il entendait le chant d’un loup du Nord en chasse.

Terrassé par les rafales, Otshak s’effondra et perdit connaissance.

Lorsqu’il se réveilla, le vent ne fouettait plus sa fourrure, bien qu’il vit la neige tourbillonner à quelques mètres de lui seulement. Une étrange créature, faisant presque sa taille, était blottie contre son corps. Quand il essaya de la toucher, la main du lynx ne fit que traverser de l’air gelé. La créature se redressa. Otshak se sentait bizarrement proche d’elle. Le regard de la créature le fixait. Des yeux étranges, d’un bleu glacé, sans pupilles. Sans Pupilles ? Un esprit ! Son corps était petit et mince, blanc strié d’argent, et sa courte crinière également argent. Des plumes gris clair ornaient l’arrière de ses quatre pattes et l’extrémité de sa longue queue fine. Deux grandes ailes grises de déployaient dans son dos. Darshnur ! Une femelle, à priori. Une darshnur, un esprit du vent. Cette étrange chatte sauvage emplumée était une darshnur. Otshak comprit qu’elle était sa meïn daram : sa sœur d’âme.

De ce jour, Otshak et Daram ne se quittèrent plus.

 

C’est Daram qui la première perçut ma présence. Elle me fixait de ses grands yeux sans pupilles tandis que j’approchais.

-          Otshak ashr Temrur ?

Simple vérification de routine.

Il se retourna à l’appel de son nom, probablement surpris par mes intonations rauques, bien que nous parlions la même langue : l’ancien dialecte transmis autrefois par les dragons. Il resta figé en me voyant.

-          Tyu Otsha atshani otse ?

Le lynx répondit enfin.

-          Ezra, myu atsha otse. Ava tyu . . . Meyima atshani otse ? Ukna zir temlana . . .

J’acquiesçai. Oui, j’étais une lionne ailée. Oui, j’étais Meyima, une Gardienne. Vous autres humains diriez déesse : la déesse féline d’un des trois principes fondamentaux, le temps. Mon pouvoir consiste en la distinction des possibles de l’avenir. Et l’un s’est fait plus net depuis la création du lien entre Otshak et Daram. Frère d’âme d’un esprit, il était immortel maintenant, comme moi. Un possible était devenu certitude. Ce mâle m’était destiné.

 

Les siècles s’écoulèrent. Nous assistâmes impuissants à la plongée de Shaarkan, l’ancien mai d’Otshak, dans l’abîme de la folie. Ce gouffre sans fond, ouvert par les humains lorsqu’ils assassinèrent Ekya, allait perdre le dragon noir. Privé de sa compagne, le reptile changeait. Ne subsistait plus désormais que la haine. Sans rien pouvoir faire, nous vîmes Shaarkan, l’un des derniers dragons, devenir le Prince des Ténèbres. Il perdit raison et goût de vivre, se rendit maître du Rateshnok et des terribles falnuru. Mais même altérée, sa mémoire restait. Otshak fut un des rares à pouvoir continuer à parler au dragon noir sans risque de se faire tuer. Jusqu’à ce que Shaarkan sombre complètement et devienne irrécupérable.

La perte de son ami fut un nouveau coup dur pour le lynx.

Il ne lui restait plus désormais de son ancienne vie que son sabre, son anneau d’or et ses souvenirs.

 

Une de mes pires erreurs survint à la fin du XXIème siècle. Voulant faire plaisir à mon bien-aimé, je lui procurai une de ces navettes humaines qui le fascinaient tant. Et le regrettai bien vite. Oh, il en fut ravi ! Il la bricola un peu, l’adaptant à sa taille modeste et l’améliorant techniquement. Heureusement, il pensa également à renforcer le blindage. Le vol d’essai ne fut pas de tout repos ! Plaquée contre la paroi par le décollage, j’appréhendais. Et fit bien de m’accrocher de toute la force de mes dix huit griffes de lionne ! Mon Otshak est un véritable danger public aux commandes d’une navette ! Maladroit comme pas un mais parfaitement sûr de lui, il fonçait, tandis que Daram et moi-même encaissions les chocs. La navette ne fut heureusement presque pas abîmée grâce au blindage renforcé.

Depuis ce vol, j’hésite toujours à embarquer dans la navette d’Otshak, qui ne s’est pas amélioré niveau pilotage. Je préfère user de mes ailes ou de la téléportation.

 

Otshak passa les siècles suivant à visiter l’univers habité connu grâce à sa navette, qui lui ouvrait de plus grands horizons que la téléportation : Dellalt, La Ropa, Ursidée, la coalition Semyu . . . Il apprit les langues, étudia les coutumes de ces peuples avant de finalement rentrer sur Terre.

Il revint en 2714. En même temps que les chats du lointain. Leur peuple revivait, mais Otshak ne s’était toujours pas pardonné, leur génocide. Vingt neuf siècles avaient passé, ses remords le rongeaient toujours autant. Les chats du lointain revenaient, et tout recommençait, perpétré cette fois par un tyran que seules la soif de sang et la soi-disant « pureté de la race » motivaient. Les chats du lointain, peuple martyr s’il en est. Bientôt, il n’en resta plus qu’une poignée. Puis seulement deux : la princesse Mina et sa fille Soreya. Mina dut affronter le Prince des Ténèbres. Dans le dragon noir, rien ne subsistait plus de Shaarkan. Même ses yeux avaient perdu leur éclat d’or pour la teinte écarlate du sang. Il fut vaincu, et Mina gravement blessée. Otshak aida la chatte sur ses derniers jours. Il ne pouvait rien de plus. Puis Otshak vit Soreya, la dernière chatte du lointain, descendante des plus grands souverains de son peuple. Une princesse, mais retournée aux origines loin des conflits. Elle était heureuse avec son compagnon Errant. Dans les veines de leur chaton coulait le sang des deux peuples autrefois ennemis.

Otshak commença à se pardonner.

 

Nous vivions notre amour depuis longtemps, Otshak et moi. Un amour frustré toutefois. Un de nos désirs ne pouvait être comblé. Lui lynx, moi lionne. Nous étions trop différents. Il nous fallut attendre, encore.

Tsenuk vint à notre rencontre. Le grand parmi les grands était peiné de nous voir ainsi. Durant plusieurs semaines, il fit de nous des griffons. Pareils, enfin. Encore maintenant, il nous permet parfois de le redevenir. Mais cette première fois fut la plus belle. Car quelques mois plus tard naquit Ayuea. Mi-lionne, mi-lynx. Vive, intelligente, bien plus adroite qu’Otshak, elle porte bien son nom, qui signifie « flamme ».

Notre fille.

Sa forme d’âme est le griffon.

 

Tous les quatre, nous contemplons le Soleil qui se couche. Une dernière fois. Sous peu, il mourra, et avec lui notre Terre-mère. Les félins trouvent refuge ailleurs. Nous les suivrons. Mais avant, cet ultime coucher de soleil.

Je m’appuie contre Otshak, qui entoure mes épaules de son bras. A nos côtés, Daram, sa sœur d’âme darshnur, et notre fille Ayuea. Le Soleil, trop rouge, trop gros, disparaît à l’horizon, laissant quelques instants encore le ciel comme taché de sang. Otshak se lève, me regarde, puis sa fille, sa sœur d’âme, avant de revenir à moi.

Tseny nomyu. Partons.

 

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