12 - L'ombre des mères

Le printemps était désormais de retour dans tout Vaalbara.

Ambre Vif fêtait son troisième anniversaire, Lune Bleue son quatrième. Le jeune couple espérait avoir des petits avant l’été. Ambre Vif souhaitait aussi que, où qu’elle soit partie, sa sœur Nuit Sans Lune allait bien et qu’elle aussi avait trouvé ce qu’elle cherchait. Il ne s’attendait pas à la revoir de sitôt, la panthère noire était si indépendante ! Pourtant . . .

Un beau jour Nuit Sans Lune était de retour sur le territoire familial.

-          Nuit Sans Lune !

Ambre Vif se précipita à la rencontre de sa sœur. Tous deux entretenaient des liens forts depuis l’enfance. Leur séparation de plusieurs mois avait été difficile. Elle était toutefois nécessaire pour la jeune femelle, qui avait besoin de trouver sa place. C’était désormais chose faite.

-          Ambre Vif ! Tu m’as tellement manqué mon frère !

-          Tu crois que l’inverse n’est pas vrai ?

-          Bien sûr que si.

Les deux jeunes panthères se frottaient affectueusement leurs museaux l’un contre l’autre. Le rituel des salutations passé, l’estomac de Nuit Sans Lune la trahit par ses grognements. Elle n’avait pas mangé depuis plusieurs jours. Ambre Vif la conduisit à sa dernière proie, pas encore terminée. Les restes furent vite engloutis. Puis frère et sœur s’allongèrent tous deux au soleil afin de se raconter les derniers évènements.

-          Nuit Sans Lune . . . As-tu trouvé ce que tu cherchais ?

-          J’ai trouvé en moi la paix.

-          Sais-tu que je suis en couple maintenant ? Lune Bleue est ma compagne depuis cet hiver !

-          Félicitations ! Tu sais que ce n’est pas spécialement mon amie, mais au moins elle te rend heureux.

-          Nous espérons être parents avant l’été.

-          Tu as grandis, mon frère.

-          Toi aussi . . .

Il porta son regard vers l’abdomen de la panthère noire, légèrement gonflé, et pas uniquement de nourriture. Nuit Sans Lune ne revenait pas totalement seule de son voyage.

-          Où est ton compagnon, ma sœur ?

-          Nous nous sommes quittés. Bandit est un grand mâle panthère, noir comme Papa et moi. Mais c’est un nomade dans l’âme. Je ne suis totalement bien que chez moi. Nous n’étions pas faits pour vivre ensemble, même si ces mois partagés nous furent bénéfiques à tous les deux. Je devrais mettre bas dans une lune.

Elle marqua une pause, le temps de faire un brin de toilette.

-          Mais dis-moi Ambre Vif, en parlant de famille, où sont nos parents ?

Il lui apprit alors les sombres évènements de l’hiver : la disparition d’Eclat de Lune, l’attaque qui avait coûté la vie à leur père Pelage de Nuit, leur petit frère à peine né et déjà mort, et enfin, désormais, leur mère Griffe d’Argent qui déprimait. . .

 

Griffe d’Argent, depuis la mort de son compagnon puis de son plus jeune petit, n’avait plus goût à la vie. Elle refusait toute nourriture. Auparavant, elle s’était aussi entêtée à veiller sur le minuscule corps noir de son dernier fils, mais Eclair Brûlant avait finit par la convaincre que cela ne servait plus à rien et avait emporté le cadavre. Il l’avait enterré près de celui de son père. Griffe d’Argent elle continuait de s’accrocher au passé. Le présent, le futur, n’avaient à ses yeux plus aucune valeur. La lumière de la joie avait quitté son regard doré.

Le soir de son retour, Nuit Sans Lune alla rendre visite à sa mère. Elle lui raconta ses mois passés loin d’ici, et le fait qu’elle-même serait bientôt mère à son tour. Griffe d’Argent ne daigna pas lui adresser la parole et ne la regarda même pas.

Cette nuit là, la jeune panthère noire partit voir Flèche d’Or. Le mâle panthère des neiges lui continuait de s’accrocher à l’espoir. Eclat de Lune vivait toujours, et il reverrait sa compagne ! Son optimisme était d’ordinaire contagieux, mais ne parvenait pas à atteindre Griffe d’Argent. Son don de guérisseur s’avérait aussi impuissant, ne pouvant rien contre les blessures de l’âme, au grand regret de Nuit Sans Lune.

Griffe d’Argent se laissait dépérir.

 

Griffe d’Argent avait manqué la dernière assemblée du clan de la Taïga. Aucun membre de sa famille ne s’y était rendu non plus, de peur qu’elle ne commette l’irréparable en leur absence. Aussi ne fut-il pas étonnant de voir un jour arriver un messager de leur chef de clan. C’était une jeune femelle puma d’environ deux ans, dont la fourrure brillait de reflets dorés au soleil. Elle s’adressa à Ambre Vif.

-          Salut à toi. Je suis Rayon de Soleil, fille de la chef du clan de la Taïga Pelage Fauve et son envoyée. Pourrais-je rencontrer la maîtresse de ces lieux, Griffe d’Argent ?

-          Je suis son fils, Ambre Vif. Je vais te conduire à elle. Mais elle est très mal en point . . .

-          Je vous accompagne, annonça Eclair Brûlant.

Griffe d’Argent se trouvait toujours pelotonnée au fond de sa tanière, silencieuse. On commençait à pouvoir lui compter les côtes.

-          Griffe d’Argent ? Je suis Rayon de Soleil, fille de Pelage Fauve.

Une voix faible s’éleva, teintée d’une certaine irritation.

-          Retourne voir ta mère et dis lui que je lègue ce territoire à ma fille Nuit Sans Lune, mon fils ayant déjà le sien avec sa compagne. C’est à mes petits que tu devrais plutôt t’adresser. Je serais bientôt morte.

-          Tu es encore jeune, Griffe d’Argent, ne te laisse pas dépérir ainsi !

-          Qui es-tu, pour me donner des leçons, fille de Pelage Fauve ? Tu es encore plus jeune que mes petits !

-          Griffe d’Argent, calme-toi ! intervint Eclair Brûlant. Tu ferais mieux de l’écouter. Arrête avec tout cela !

-          Je veux rejoindre Pelage de Nuit et mon fils sans nom.

-          A quoi cela te servirais-t-il ? Ils sont morts, Griffe d’Argent ! Mais il te reste de la famille. Ambre Vif a une compagne et ils veulent fonder une famille, Nuit Sans Lune mettra bientôt bas. Ils souhaitent que tu voies la prochaine génération.

Un grondement sourd fut la seule réponse. Le demi-dragon poursuivit :

-          Tu peux surpasser tout cela, Griffe d’Argent. Flamme a perdu quatre compagnons. Tu n’es d’ailleurs la fille d’aucun d’entre eux, à ce que je sache. Elle a continué sa route malgré leur perte. Tu es sa fille, tu es aussi forte qu’elle. Tu es la fille de Flamme !

-          NE ME PARLE PAS D’ELLE !!!

Eclair Brûlant dû esquiver un coup de griffes étonnamment rapide de la part d’une panthère aussi affaiblie. Griffe d’Argent s’était relevée. Dix-huit lames métalliques tranchantes brillaient à ses pattes, elle montrait les crocs et un grognement féroce s’échappait de sa gorge.

-          Je suis Griffe d’Argent ! Je ne suis pas la fille de Flamme ! Elle m’a abandonnée ! Oh, certes, elle est revenue cet hiver dans le but de tous nous sauver . . . en pleine forme ! Où était-elle pendant toutes ces années, lorsque j’avais besoin d’elle et que son absence me faisait tant souffrir ? Où ! Elle n’a jamais été là ! Flamme n’est rien pour moi ! Ma vraie mère s’appelle Neige Brillante, celle qui m’a élevée et aimée, bien qu’elle ne m’ait pas portée.

Griffe d’Argent commençait à pleurer, à la foi de rage et de tristesse.

-          J’en ai plus qu’assez d’être vue uniquement comme la fille de Flamme. Quand cesserez-vous de me considérer ainsi ? J’existe sans elle. Je suis Griffe d’Argent ! Je ne veux plus vivre dans son ombre !

Elle continuait de grogner, adressa un regard furieux à Eclair Brûlant.

-          Toi aussi, tu vis dans l’ombre de ta mère. Tu es juste le fils de Lune d’Or. Malgré tout ce que tu as fais pour Vaalbara, c’est d’elle dont on se souvient. Tu n’es rien.

Sur ces dernières paroles Griffe d’Argent bondit dans la clairière. Elle eut du mal à bien se réceptionner sur ses membres affaiblis, mais y parvint tout de même. Elle s’élança au sein des ombres de la forêt, laissant là les autres. Elle leur avait donné à réfléchir.

 

-          Patte Blanche, es-tu là ?

-          Entre, Griffe d’Argent.

La tigresse se trouvait occupée à dévorer sa dernière proie. Elle arrachait avec délice de la carcasse des morceaux de chair sanguinolents encore tièdes. L’odeur chatouillait agréablement les narines de Griffe d’Argent. Face au regard affamé de son ami panthère et son allure pitoyable, Patte Blanche l’invita à partager son repas.

Les yeux d’or de Griffe d’Argent avaient retrouvé une certaine lueur.

Quelque chose disait à Patte Blanche qu’elles se remettraient bientôt en route.

 

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