21 - Le naufragé

Le temps en Vaalbara continuait de s’écouler paisiblement. Le destin semblait pour le moment laisser tranquilles les habitants du vaste continent. Ils n’avaient pas à se soucier des lendemains, qu’ils savaient par avance calmes. La vie continuait. Trop de malheurs avaient ponctué ces dernières années. L’heure de la paix était enfin revenue. En Vaalbara, on voulait y croire.

Cinq saisons avaient passé depuis les morts d’Eclat de Lune et Nuit Sans Lune. Cela avait été la dernière attaque du Maître du Chaos. Il ne s’était plus manifesté depuis. Eclat de Lune, par son sacrifice, l’avait neutralisé pour longtemps. Du moins on l’espérait. Sa prochaine occasion de se libérer serait à la prochaine Lune de Feu. On n’en prévoyait pas avant douze ans, et d’ici là tous seraient bien préparés. Cet ennemi-là ne ferait plus aucun mal à la génération actuelle.

Cinq saisons avaient passé, durant lesquelles Griffe d’Argent avait continué sa route, parcourant en compagnie d’Eclair Brûlant les chemins de Vaalbara. Ils avaient fait le tour du continent, admiré ses six domaines : la Taïga à la fois si riche et si froide, le Nord glacial des loups, les Montagnes qui touchaient les nuages, le Désert vide et aride, la Jungle étouffante et impénétrable et enfin la Savane aux allures d’infini, terre natale du demi dragon. A chaque fois, tôt ou tard, ils parvenaient à la limite de Vaalbara. Eclair Brûlant restait éloigné du rivage. Ses deux côtés, guépard comme dragon, n’appréciaient guère l’élément liquide. Celui-ci au contraire avait toujours fasciné Griffe d’Argent, même du temps où elle avait été panthère. Tandis que son ami continuait de marcher plus haut sur la plage, elle s’approchait des vagues. Parfois même, elle osait tremper ses petites pattes de margay dans l’eau. Un jour, elle avait découvert avec surprise que celle-ci était salée, preuve supplémentaire de son caractère exceptionnel. Car Griffe d’Argent était intimement convaincue que les flots déchaînés constituaient bien davantage qu’une simple limite à Vaalbara. Il lui arrivait de contempler l’horizon d’un air songeur. Elle se demandait s’il pouvait y avoir quelque chose de l’autre côté de l’Océan des Tempêtes. S’il y avait un Par-Delà.

 

A la fin de l’été, Griffe d’Argent et Eclair Brûlant s’en retournèrent chez eux, dans ce petit territoire forestier entre taïga et montagnes. Ils n’avaient plus eu de nouvelles des autres depuis leur rencontre avec Flèche d’Or et Neige Brillante au printemps.

Car l’ancien compagnon d’Eclat de Lune avait trouvé le réconfort auprès de la mère de celle-ci. Ils avaient uni leurs solitudes, prenaient un nouveau départ. La situation leur convenait mieux ainsi. Ils voyageaient de concert. Neige Brillante, qui commençait auparavant à délirer quelque peu, sombrait désormais bien plus lentement, et davantage en raison de l’âge que du chagrin. Elle avait retrouvé un but, même si la mort de sa fille l’avait brisée. Elle suivait Flèche d’Or. La vieille Féline des Lunes et le guérisseur erraient à travers Vaalbara, aidant au hasard des rencontres ceux qui avaient besoin d’eux.

Au printemps, ils revenaient de visiter de leur famille. Lune Bleue et Ambre Vif occupaient un territoire riche et paisible. La fille d’Eclat de Lune et le fils de Griffe d’Argent y élevaient leurs enfants, qui promettaient de devenir des félins dignes de leurs lignées et de la renommée de leurs aïeux. La nouvelle génération était porteuse d’espoir. Les jumeaux, Douceur de Lune et Etoile d’Argent, avaient maintenant un an. Ombre les aimait comme s’ils étaient réellement sa sœur et son frère. La jeune panthère noire venait de fêter ses deux ans et devenait une belle adolescente. Dans sa mémoire, l’image de sa vraie mère, Nuit Sans Lune, était devenue floue.

Griffe d’Argent savait que ses trois petits enfants, sauf peut être Ombre, devaient à peine se rappeler d’elle. Il était plus que temps de rentrer. Ils grandissaient si vite !

Griffe d’Argent avait déjà perdu une mère, un compagnon et deux petits. Parfois encore, elle percevait sur sa langue le goût âcre du sang de Nuit Sans Lune. Sa fille et elle ne s’étaient jamais comprises. Elle n’avait pu l’aider autrement. Elle n’avait eu d’autre choix que de la tuer pour sauver les petits. Griffe d’Argent tenait à ce que eux apprennent à la connaître.

Elle rentrait.

 

C’était la dernière plage que Griffe d’Argent et Eclair Brûlant longeraient avant de s’enfoncer à l’intérieur des terres. Ils approchaient de la limite entre le domaine de la Savane et celui de la Taïga. Il faisait déjà nettement plus froid que quelques jours de marche plus au Sud, et les arbres se faisaient de plus en plus nombreux.

-          Griffe d’Argent, nous arrivons bientôt au canyon. Il va falloir quitter le rivage.

-          Attends encore un peu. Je ne reverrais sans doute plus l’océan avant longtemps. N’oublie pas que mon territoire se trouve au centre du continent !

-          Bon, d’accord. Mais nous partons avant le crépuscule !

-          Ce n’est pas parce que tu n’aime pas les vagues que je n’ai pas le droit d’en profiter . . .

-          Je t’ais dis d’y aller.

-          Merci, Eclair Brûlant !

Le guépard royal poussa un soupir. Cette féline allait le faire tourner fou ! La veille elle l’avait même fait tomber dans l’eau. Non mais quelle idée ! Lui, nager ? Il était un être de feu, bon sang ! Les êtres de feu n’aiment pas l’eau . . .

Avant toutefois qu’Eclair Brûlant n’ai le temps de se remettre de ses émotions, il entendit Griffe d’Argent l’appeler.

-          Eclair Brûlant ! Vite ! J’ai besoin de toi !

-          Si c’est encore pour me mouiller, je ne bougerais pas !

-          Il y a un félin sur la plage !

-          Q . . . Quoi !?

Il se précipita. Griffe d’Argent avait dit vrai.

Le félin en question était un mâle margay, légèrement plus grand que Griffe d’Argent. Son pelage tacheté était terne et collé par le sel. Il a avait dû séjourner longtemps dans l’eau. Il était maigre et paraissait très affaibli. Il marmonnait des paroles incompréhensibles.

Eclair Brûlant saisit délicatement la fourrure de la nuque du petit félin entre ses mâchoires. Il l’emporta loin du rivage, là où il pourrait l’examiner et le soigner.

 

-          Comment va-t-il ?

-          Ses jours ne sont pas en danger. Mais il a besoin de reprendre des forces, il est affaibli. Dommage que Flèche d’Or ne soit pas là, il l’aurait remis sur pattes plus rapidement que mes plantes . . .

-          Le mauvais goût en moins surtout !

-          Ombre, tu es restée à ce point traumatisée par mes remèdes ?

-          Ils sont infects !

-          Ça Eclair Brûlant, ricana Griffe d’Argent, c’est ce que j’appelle une réponse claire !

-          Ombre semble décidément aussi ingrate envers moi que sa grand-mère . . . mais taisez-vous maintenant ! Il se réveille . . .

 

Patte Agile ouvre les yeux sur un lieu qui lui est inconnu. C’est une caverne, et elle sent le félin. Une tanière. Ses pattes bougent lorsqu’il le désire. Au moins, il est faible mais encore en vie et capable de se mouvoir. Pourtant, tout n’a pas été facile . . . Mais . . . tout ? Quel est ce « tout » ?

Le mâle margay se redresse d’un seul coup.

-          Du calme ! Recouche-toi !

-          Ecoute Eclair Brûlant, il sait ce qu’il dit.

La deuxième voix appartient à une femelle margay. Plutôt jolie d’ailleurs . . . Oh ! Mais à quoi donc Patte Agile pense-t-il ? Il ferait mieux de se demander ce qui se passe !

-          Calmé ?

Le regard doré de la femelle est inhabituel pour un margay. Il rappelle à Patte Agile celui de quelqu’un, mais qui ?

-          Où suis-je ?

-          Dans ma tanière, à l’Est du domaine de la Taïga, en Vaalbara.

Vaalbara ? La façon de parler de la femelle est aussi étrange . . .

-          Je m’appelle Griffe d’Argent. Ces deux autres félins sont Eclair Brûlant, mon ami et celui qui t’a soigné, et ma petite-fille Ombre.

Il tique à la dernière annonce. Une panthère noire ? Petite-fille d’un margay ? Il y a quelque chose d’étrange là dedans. La magie ? Un changement de forme ? Impossible ! La magie n’existe pas ! Quoique . . . De vagues impressions lui parviennent, des images floues. Seul son nom est net.

-          On me nomme Patte Agile. Le reste, je l’ignore.

 

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