22 - Le sang de la Tourmentée

Parfois, pour comprendre le présent, il faut revenir sur le passé.

Cette histoire s’est passée il y a quelques années déjà. Les protagonistes en étaient encore jeunes et, il faut l’avouer, pas qu’un peu fous pour croire que leur entreprise avait ne serait-ce qu’une chance de réussir. Pourtant, ils y sont arrivés.

Ils ignoraient que leur mère, loin d’eux, venait de franchir la ligne. Elle avait survécu à un premier conflit intérieur grâce à eux. Celui-ci, en leur absence, l’avait terrassée. Eux se préparaient à partir. Mais pas pour l’Ailleurs.

 A cette épreuve la Tourmentée survivra, à une autre bien pire elle succombera. Son sang mal en point partira un beau jour vers le Par-Delà.

Revenons donc sur leur grand voyage.

 

Deux jeunes lynx dormaient sur une plage de galets à l’extrême Ouest du domaine de la Taïga. Il faisait du vent et ils avaient froid. Aussi se pelotonnaient-ils l’un contre l’autre, tentant de garder un peu de chaleur malgré leur fourrure humide. Ce territoire ne leur appartenait pas. Ils n’avaient encore aucune terre à eux. En Vaalbara, une fois qu’un jeune félin quittait ses parents, il devenait un nomade. L’errance durait jusqu’à ce qu’il se trouve un compagnon et n’établisse un territoire afin d’y fonder sa propre famille. Ces deux jeunes lynx étaient de la même famille, mais pas compagnon et compagne. Ils étaient frère et sœur.

Le mâle avait pour nom Griffe Noire. Sa mère l’avait appelé ainsi en référence à son père. Pourtant, il ne lui ressemblait pas tant que cela. De son père, il avait seulement hérité l’imposante stature et les yeux d’un jaune étincelant. Son pelage était du même gris fauve que celui de sa mère, et lui aussi dépourvu de taches. Il était plus grand et plus fort que le lynx boréal moyen, et le savait. Il se montrait extrêmement protecteur envers sa jumelle. Sa sœur était elle petite et fine. Sa fourrure était d’un gris très clair, également sans taches. De sa mère, elle avait le regard vert vif. Elle était vraiment très timide, éprouvait une grande crainte pour ce vaste monde et se réfugiait près de son frère dès que quelque chose l’inquiétait, c'est-à-dire très souvent. Plume Blanche, car on la nommait ainsi, possédait un don correspondant parfaitement à son caractère : l’invisibilité. Elle avait tendance à l’activer à la moindre frayeur, donc très fréquemment, et comme dans ces moments elle se cachait derrière son frère, à son contact lui aussi disparaissait. Imaginez, un instant, deux jeunes lynx, le suivant . . . . plus rien !

Voici donc esquissé en quelques lignes le portrait de ces deux félins. Dans cette histoire, ils ont un rôle important à jouer . . .

 

Les semaines avaient passé. Une étrange embarcation avait prit forme sur la plage de galets. Il s’agissait d’un arbre déraciné par une tempête il y a sans doute longtemps de cela. A marée haute, il flottait dans une eau peu profonde. A marée basse, des rochers lui bloquaient le passage et l’empêchaient d’aller sur l’océan où les courants l’emporteraient loin du rivage. Les deux lynx avaient bien étudié ces courants. Durant l’automne, lorsque l’Océan des Tempêtes était le plus agité, ils étaient dirigés vers les côtes de Vaalbara. Le reste de l’année en revanche, ils emportaient tout au loin.

L’année précédente, Griffe Noire et sa sœur Plume Blanche avaient reçu une étrange visite. La louve avait un pelage blanc  et des yeux jaunes tirant sur le doré. Elle ne leur avait pas dit son nom. Pourtant, elle leur paraissait étrangement familière, comme une figure de l’enfance devenue floue avec l’âge au fur et à mesure que leurs souvenirs de chatons s’estompaient. Elle leur avait simplement cité une bizarre prophétie et leur avait laissé comprendre qu’ils devaient partir. Le destin les appelait ailleurs. Vers le Par-Delà.

Où était ce Par-Delà ?

Pour les deux lynx, il ne pouvait s’agir que d’aller par delà l’océan.

Alors, ils se préparaient.

 

Nous étions à la fin du printemps. La mer était calme. Leur embarcation était prête. Eux aussi.

Griffe Noire et Plume Blanche avaient traîné tant bien que mal l’arbre, dont certaines branches avaient été enlevées afin d’améliorer sa stabilité, au-delà des rochers qui le bloquaient. Ils avaient fait une réserve de proies qu’ils espéraient suffisante. Puis ils partirent.

Le courant les emporta comme prévu loin des rivages de Vaalbara. Ils virent bientôt disparaître à l’horizon la petite plage de galets. Par la suite, ils n’évoquèrent que peu le voyage. S’en souviennent-ils seulement ? Ils sont en tout cas incapable de dire combien de temps a duré leur traversé.

L’essentiel est qu’ils soient arrivés à bon port.

 

Un jour, les deux jeunes lynx furent arrivés. Il faisait chaud, l’automne n’était donc pas encore là.

Frère et sœur n’étaient plus que de pauvres hères épuisés, échoués sur cette plage. Leur pelage avait perdu son lustre. Il était terne et rêche, complètement abîmé par le sel marin, et de plus encore trempé. Les deux lynx grelottaient de froid, malgré la chaleur ambiante. C’est sans doute cela qui les réveilla. Plume Blanche resta longtemps étendue sur le sable. Elle avait beaucoup maigrit et était à bout de forces. Son frère était un peu plus robuste. Il émergea de l’inconscience un peu avant elle. Une odeur lui chatouillait les narines. Un félin ! Ni lui, ni sa sœur, quelqu’un d’autre. Se pourrait-il que . . . Curieux, Griffe Noire voulut ouvrir les yeux. Une seule de ses paupières se souleva. Il remarqua le parfum âcre du sang. De son sang.

Plus tard, il se rendrait compte que la blessure ne pouvait guérir. Il en garderait les cicatrices et, surtout, son œil gauche ne verrait jamais plus. Il prendrait une teinte blanchâtre qui vaudrait au mâle lynx le nouveau nom d’Œil de Perle.

Ce jour-là, en ouvrant son œil intact à l’éclat encore jaune, le lynx gris fauve vit au dessus de lui la silhouette au pelage tacheté d’un autre félin, et un regard d’ambre qui le fixait. Un margay.

 

Trois, ou peut-être quatre années s’étaient écoulées depuis.

En Vaalbara, un margay sommeille. On entend sa respiration lente et régulière. Aussi Ombre est elle très surprise de voir Patte Agile debout à l’entrée de la tanière ! La jeune panthère noire s’approche, animée par la curiosité. C’est bien Patte Agile ! Mais . . . le margay est en même temps endormi ! Comment est-ce possible ? Puis elle remarque que la silhouette dressée sur ses pattes est légèrement translucide. Elle comprend alors qu’il s’agit d’un corps astral, probablement le don de Patte Agile. Il ne semble pas le contrôler. Tellement fascinée par sa découverte qu’elle en oublie de regarder où elle marche, Ombre trébuche sur une racine. Elle tombe et traverse le corps astral de Patte Agile. Un flot d’images l’envahit aussi soudainement qu’il disparaît. Le mâle margay se réveille en sursaut. Il regarde Ombre. Un nouvel éclat illumine son regard d’ambre.

Il se souvient.

 

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