29 - Le vent des souvenirs

Œil de Perle tente de réaliser ce que vient de dire sa sœur, mais n’y parvient pas. C’est trop pour lui. Sa gentille et innocente petite sœur ? Bon d’accord, sœur jumelle . . .

-          Quoi ? demande-t-il d’un air incrédule.

-          Il faut que je te le répète dans le dialecte des êtres de l’ancien temps ?

-          Quoi ?

-          Bon sang, Œil de Perle ! commença à s’énerver Plume Blanche.

-          Quoi ?

Ce fut le « quoi » de trop pour la femelle lynx . . .

-          Je viens de te dire que Souffle d’Automne était mon compagnon et que je portais son chaton !

-          Q. . .

Face au regard vert mordoré assassin fixé contre lui, entendant un sourd grondement monter dans la gorge de l’ordinaire si timide Plume Blanche, cette fois-ci Œil de Perle jugea plus sage de se taire.

-          Souffle d’Automne, tu peux sortir de sa cachette, si mon frère te fais quoi que ce soit, je lui arrache l’œil qui lui reste.

Cette fois-ci, ce sont deux regards à la fois surpris et apeurés qui se posèrent sur elle. Le chat doré sorti de son buisson avec précautions, doucement, une patte après l’autre, tout en vérifiant bien s’il n’y avait là aucun autre danger que sa compagne.

-          Plume Blanche, tu es bien sûre et certaine que ce lynx ne représente plus aucune menace ?  Et . . . c’est quoi cette histoire de chaton ?

-          Mon amour, tu vas bientôt être père ! répond-t-elle en donnant un coup de langue affectueux à Souffle d’Automne.

Elle paraissait si joyeuse ! Souffle d’Automne ne l’en trouva que plus belle. Et puis, il réfléchit à ce qu’elle venait de dire. En même temps qu’Œil de Perle, il accomplit sans s’en rendre compte des actions identiques. Il observa plus attentivement sa compagne, huma l’air. En effet, elle semblait avoir prit du ventre, même si son pelage épais de lynx le dissimulait encore plutôt bien, et il y avait dans son odeur un subtil changement. Elle portait leur petit. Il n’en croyait pas ses oreilles. Il était heureux, et en même temps avait peur. Souffle d’Automne avait toujours eu peur. Les autres l’effrayaient. Ce chat doré souffrait d’une sévère agoraphobie. Il n’osait s’approcher d’Œil de Perle, malgré la présence rassurante de Plume Blanche. C’était la seule en ce monde qu’il n’avait jamais crainte. Même, elle l’attirait. Il avait finit par comprendre pourquoi : il l’aimait.

-          Plume Blanche, si tu permets, osa intervenir Œil de Perle, comment as-tu rencontré Souffle d’Automne ? Comment cela se fait-il que nous ne l’ayons jamais vu auparavant ?

-          C’est une histoire compliquée . . .

 

Tout avait commencé plusieurs saisons auparavant, sur la route qui les avaient menés du territoire de Patte Agile dans les jungles d’Ouria jusqu’au domaine de Serre d’Opale dans les montagnes, des centaines de kilomètres plus au Nord. C’est alors qu’ils allaient quitter la forêt que le chat doré s’était pour la première fois manifesté. Intriguée par du mouvement dans les arbres, Plume Blanche était allée voir ce qui se tramait. La voyant seule, Souffle d’Automne avait osé lui parler. Avec l’accord de la femelle lynx, il avait continué de suivre la petite équipée à quelques distances. Toutefois, il était extrêmement craintif du fait de son agoraphobie, et il avait demandé une faveur à Plume Blanche. Afin que personne ne se doute de rien, et surtout que même si on insistait, elle ne puisse rien dévoiler tant que le chat doré ne serait pas prêt à se présenter aux autres, car il avait trop peur, il espérait quelle lui accorderait d’utiliser son don sur elle, et elle avait accepté.

Souffle d’Automne possédait un pouvoir rare : celui d’effacer la mémoire. En réalité, il ne s’agissait pas d’une suppression définitive des souvenirs. Le simple fait de revoir le chat doré rendait la mémoire. Ensuite, si l’on voulait que les souvenirs soient de nouveau effacés, il devait toute recommencer. C’était une manœuvre complexe, mais elle avait bien fonctionnée.

Toutefois, cela n’était plus possible désormais, Souffle ‘Automne s’en rendait bien compte. Il allait devenir père, et devait assumer ses responsabilités. Le lendemain, il irait à la rencontre du reste de l’équipée.

 

Le soleil se lève, réchauffant agréablement les fourrures des trois félins : Plume Blanche et Souffle d’Automne, blottis l’un contre l’autre, et Œil de Perle un peu à l’écart des deux amoureux. Quand soudain une voix se fait entendre. Souffle d’Automne se redresse précipitamment. Il regarde nerveusement autour de lui, visiblement apeuré. Toutefois, bien qu’il ait essayé de se lever, force est de constater qu’il n’y est pas parvenu. Plume Blanche a posé dans son sommeil une de ses larges pattes et sa tête sur le corps chaud de son compagnon. Elle est plus grande, plus lourde et plus forte que lui. Il est coincé ! Déjà, à l’apparition inopinée d’un margay, les battements de son cœur s’accélèrent. Il reconnait cette voix. C’était donc la chatte sauvage tachetée qui appelait. Mais lorsque derrière elle s’avance un félin de grande taille comme il n’en a encore jamais vu, tout en finesse, au regard ambre et au pelage fauve marbré de noir, la crainte devient frayeur. Cette fois ci le chat doré succombe à la panique et s’évanouit.

 

Plusieurs jours ont passé. Griffe d’Argent et Eclair Brûlant n’ont d’abord pas comprit ce que faisait un chat doré inconscient entre les pattes de leur amie Plume Blanche. Constatant l’évanouissement du mâle cher à son cœur, elle avait à son tour paniqué, grogné un bon coup contre ceux qu’elle estimait responsables de cet état de faits, puis s’était retirée à l’écart afin de tenter de le réanimer sans qu’il se s’effondre de nouveau au réveil car trop entouré.

Pendant ce temps, Œil de Perle expliqua calmement à ses compagnons de route toute l’affaire, c'est-à-dire que Souffle d’Automne était le compagnon secret, bon enfin, plus si secret que cela, de Plume Blanche, qu’elle portait un chaton dont il était le père, et il leur parla également de l’étrange don d’effacement de mémoire du chat doré. Griffe d’Argent porta un certain intérêt à ce dernier détail. On ne savait jamais, un tel pouvoir pourrait peut être un jour s’avérer utile. Il fut convenu qu’il pourrait continuer à les suivre à distance jusqu’à ce qu’il soit assez habitué à eux pour ne plus paniquer à leur présence. Bien entendu, il ne devait plus effacer les souvenirs d’aucun d’entre eux. Il en fut donc ainsi.

 

Souffle d’Automne marchait seul ce jour là, Plume Blanche ayant rejoint le reste de l’équipée, mais il ne s’en offusquait pas. Le fait d’être désormais connu d’autres félins que sa compagne l’effrayait. Il n’était pas encore prêt à les rejoindre. Marcher un peu en solitaire lui faisait du bien. Toutefois, cet après-midi là, sa tranquillité devait être troublée.

Elle était si bien camouflée dans les herbes qu’il faillit lui marcher dessus. La grande chatte sauvage fauve tachetée de noir, dotée d’énormes oreilles, bailla et se leva en s’étirant.

-          Je t’attendais, Souffle d’Automne.

Il reconnu ce malicieux regard vert mordoré. Tout le monde sur le continent avait déjà entendu parler de la femelle serval Etincelle Dorée, la prophétesse d’Ouria.

-          Tu es si timide, et ta compagne aussi . . .

-          Tu es Etincelle Dorée, la prophétesse.

-          L’étonnante, la formidable Etincelle Doré, je tiens à le préciser. Il n’existe pas plus extraordinaire que moi dans tout Ouria ! Après tout, je suis la seule et unique sur ce continent capable de distinguer les possibles de l’avenir ! Quoique, cela risque de ne pas durer, je dois l’avouer. Fils à la fois d’Ouria et de Vaalbara, l’ultime prophète ce félin sera, un bel hybride à l’esprit très vif, habile de crocs comme de griffes.


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