32 - Celle qui a vu

L’équipée presque au complet restait à l’abri de la grotte, encore surpris par cette arrivée pour le moins inattendue. Plume Blanche et Souffle d’Automne entouraient leur nouveau-né Vif Esprit. Œil de Perle, Griffe d’Argent et Patte Agile se tenaient plus proches de l’entrée, prêts à défendre la petite famille, bien qu’ils sachent d’avance toute tentative vaine face au grand être à l’éclat de rubis. C’était le plus imposant être vivant qu’ils aient jamais vu. Toutefois, quelque chose rassurait Griffe d’Argent : elle connaissait bien le dragon vert pâle aux côtés du monstre. Il avait les écailles très claires et sa crinière plumeuse était d’un vert plus intense. Son regard de l’ambre des guépards trahissait son statut d’hybride. C’était Eclair Brûlant sous son autre apparence. En observant plus attentivement la dragonne couleur de sang, Griffe d’Argent remarqua un détail important : ses yeux étaient verts, aussi brillants que les plus belles émeraudes. Il y a avait dans ce regard une impression de noblesse et de sagesse plus profonde encore que dans celui d’Eclair Brûlant. Griffe d’Argent comprit rapidement de qui il devait s’agir. Sa taille et cette profondeur du regard indiquaient clairement qu’elle était beaucoup plus âgée qu’Eclair Brûlant. Elle était certaine désormais qu’il s’agissait de l’hybride mentionnée par Serre d’Opale, et donc la demi-dragonne qu’ils devaient retrouver.

Eclair Brûlant reprit son apparence habituelle de guépard royal et rejoignit ses amis. Il adressa à Griffe d’Argent un sourire qui confirma les soupçons de cette dernière. Puis, comme pour mettre un point final à tout doute éventuel, la dragonne rouge disparut pour laisser place à une silhouette nettement plus petite et rassurante. Elle avait la forme d’une femelle caracal d’âge mûr, aux yeux d’un vert intense. Une importante cicatrice barrait son épaule gauche, témoignage de combats qu’elle avait dû mener au cours de sa longue existence. Son pelage roux fauve ne brillait pas non plus autant que celui d’un jeune. Enfin, même dans cette fourrure féline, elle conservait des crocs dépassant de sa gueule, tels ceux d’un dragon. Cela contrastait avec les autres hybrides connus de Griffe d’Argent, c'est-à-dire Eclair Brûlant et Serre d’Opale, qui possédaient toujours des caractéristiques félines sous leur autre forme, mais pas l’inverse.

Prenant son courage à deux pattes, car toujours quelque peu intimidée par cette sang-mêlé sans doute très âgée, Griffe d’Argent finit par s’avancer.

-          Salut à toi, sang-mêlé d’Ouria. Qui es-tu ?

La voix de l’hybride était chaude et profonde, légèrement rauque, emprunte d’une sagesse acquise seulement avec le temps et que peu possèdent, car l’existence en ce monde est bien souvent trop brève.

-          On me nomme Cœur Ardent, ou parfois aussi Celle qui a vu. Il semble que vous me cherchiez sous cette appellation. Votre ami m’a informé du fait que Serre d’Opale et Etincelle Dorée vous avaient envoyé sur ma piste.

La femelle caracal lança un coup d’œil à Eclair Brûlant.

-          J’ignorais jusqu’à aujourd’hui qu’il existait encore d’autres membres de ma lignée, continua-t-elle. Je pensais que Serre d’Opale et moi-même étions les derniers hybrides. Y en a-t-il d’autres, même de générations suivantes, uniquement de forme féline mais possédant l’héritage des êtres de l’ancien temps ?

-          Vous n’êtes plus que trois véritables sang-mêlé encore en vie, lui répondit Griffe d’Argent, mais il en existe encore des descendants.

-          Vraiment ?

L’intérêt de la vieille hybride s’éveillait. Elle n’était pas seul, il existait un deuxième demi-dragon, et même encore d’autres descendants des êtres de l’ancien temps !

-          Je suis moi-même issue d’une de ces lignées, j’ignore s’il y en a d’autres. Ma grand-mère était à demi phénix. Dans mes veines et dans celles de mes descendants coule donc le sang de l’oiseau de feu.

-          L’oiseau de feu . . . Serais-tu la Fille de l’Ailleurs dont m’a parlé la prophétesse Etincelle Dorée ?

-          C’est bien moi.

-          Alors j’ai une histoire à te raconter.

 

«  Je suis née il y’a bien longtemps, à une époque qui sera plus tard nommée l’ancien temps. Ouria était prospère et tous y vivaient en harmonie, félins comme êtres de magie. Mon père était un grand dragon, ma mère une femelle caracal ayant pour forme d’âme une dragonne. Je suis née de leur union, hybride comme il en naissait encore régulièrement, pas aussi puissante qu’une vraie dragonne, mais au combien différente d’une véritable féline. Il y avait même d’autres demi-dragons, comme moi. L’un fut mon compagnon, et nous eurent même des petits, mais ma famille au complet périt lors de la guerre. Je suis Celle qui a vu car je la dernière encore en vie à me souvenir de cette époque. J’avais à peine plus de trois cents ans lorsqu’ils sont arrivés, et mon deuxième chaton venait de naître. Je n’ai même pas pu le voir grandir. Ils l’ont tué avant. Je m’en souviens comme d’hier, pourtant tout cela s’est déroulé il y a plus d’un milliers de cycles des saisons. Ce fut le temps de l’arrivée des deux-pattes. Les deux-pattes étaient de bien étranges créatures. Ils n’avaient pas de pelage, sauf sur la tête, ce qui faisait un peu ridicule, et pour se protéger du froid se recouvraient des fourrures de ceux qu’ils tuaient. Prédateurs de grands animaux, ils ont commencé par s’en prendre aux grands félins afin de leur voler leurs proies. C’est là que les êtres de l’ancien temps sont intervenus. Si une espèce disparaissait, l’Equilibre serait rompu, ce serait la porte ouverte au Chaos. Mais les deux-pattes étaient plein de ressources. Dépourvus de griffes et de crocs, ils s’en fabriquaient ; des choses aux noms restés dans notre langue sans qu’on sache exactement aujourd’hui de quoi ils ‘agit : flèches, lances, couteaux . . . en réalité des griffes et crocs faits de pierre, plus ou moins gros, qu’ils taillaient puis attachaient à des branches droites, elles aussi de tailles diverses, afin de nous attaquer avec sans eux-mêmes s’y blesser. Ils firent un grand nombre de victimes avant que nous ne parvenions à les repousser. Ainsi, il n’existe plus aucun grand félin en Ouria, à part peut être au-delà des monts de l’Ouest, mais ce n’est sans doute qu’une rumeur. En moi aussi leur passage a laissé des traces. Cette vieille blessure à l’épaule causée par une de leurs flèches n’est que la moindre de mes cicatrices. Je les ai retrouvés sous leurs formes de dragons, si forts, mais tout de même à terre, baignant dans leur sang, poignardés en plein cœur. Mon cœur aussi s’est reçu un coup de poignard ce jour-là. La guerre était terminée, mais les deux-pattes m’avaient prit les miens. »

 

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