34 - La fin de l'ancien temps

Ce qui atteint Ouria aujourd’hui . . . demain arrivera en Vaalbara.

Les paroles de Griffe d’Argent avaient une allure de prophétie, tous s’en rendaient compte. Elle avait raison, les chemins suivis sur les deux continents étaient bien trop similaires pour ne pas être liés. Tout avait débuté par la guerre contre les deux-pattes et l’extinction de certaines espèces, loups et grands félins, puis le départ des êtres de l’ancien temps.

-          Cœur Ardent, demanda Eclair Brûlant, est-ce en raison de leur départ à ce moment charnière que nos parents sont nommés êtres de l’ancien temps ?

-          C’est bien le cas. Ils n’ont pas pu résister en ce monde à l’affaiblissement de la magie, et ont dû le quitter pour l’Ailleurs. L’ancien temps n’est plus depuis, lors, du moins en Ouria. Est-ce de même en Vaalbara ?

-          Au prochain printemps, j’aurais vécu soixante cycles des saisons. Moi-même et l’autre dernière sang-mêlé de Vaalbara, Aile de Feu, la demi-phénix, grand-mère de Griffe d’Argent, avions le même âge. Mon père et sa mère étaient les tous derniers êtres de l’ancien temps encore présents sur le continent.

-          Il n’y a donc qu’one dizaine de cycles de décalage avec Ouria . . .

La demi-dragonne se retourna vers Griffe d’Argent.

-          Fille de l’Ailleurs, tu dois agir vite.

-          Mais . . . comment ?

-          De l’Ailleurs tu es originaire, dans l’Ailleurs tu dois désormais retourner.

-          C’est impossible ! Seuls les êtres de l’ancien temps et les sang-mêlé peuvent y accéder de leur vivant !

-          Et alors ? N’es-tu pas toi-même de sang-mêlé ?

Là, Griffe d’Argent se tut. Cœur Ardent marquait un point. En tant que descendante de Moshan, phénix de Vaalbara, elle possédait toujours en elle des bribes du pouvoir des êtres de l’ancien temps, ce qui lui permettait d’accéder à l’Ailleurs. Toutefois, si elle admettait désormais que c’était possible, elle ignorait encore comment.

-          Griffe d’Argent, ne t’inquiète pas, nous seront là pour t’aider.

 

Cœur Ardent requérait pour le passage de Griffe d’Argent dans l’Ailleurs la présence de tous les autres hybrides encore en vie, ce qui incluait donc Eclair Brûlant, mais aussi cette intrigante mi-griffonne mi-manul, Serre d’Opale. Sa présence était absolument indispensable, selon la demi-dragonne. Griffe d’Argent et son mentor eurent quelques difficultés à faire céder cette sang-mêlé au caractère bien trempé. Serre d’Opale estimait suffisant d’avoir conduit ceux-ci vers Cœur Ardent, selon elle la féline, ou du moins demi-féline, la plus apte à les aider, et ne pensait plus à avoir à intervenir. Toutefois, il fallut concéder qu’à trois hybrides, ils avaient plus de chances de réussir qu’à deux. Le sort nécessaire à l’ouverture des Portes de l’Ailleurs pour quelqu’un d’autre que soi était en effet assez risqué pour l’être en question. Trois esprits le contrôlant permettraient de le rendre plus stable, et augmenterait les chances de ramener Griffe d’Argent en vie, et en fin de compte de la ramener tout court. Ce qu’ils ne précisaient pas, c’était qu’ils ignoraient eux-mêmes comment tout cela se déroulerait, jusqu’au sort indispensable et à la manière de le formuler. Mais, à cours d’arguments, Serre d’Opale céda. Leur objectif était atteint.

Pour le voyage de retour, le gris hybride proposa même à Griffe d’Argent de la transporter, afin de lui montrer l’agilité d’après elle supérieure en vol des griffons comparée aux dragons. La petite femelle margay ne fut certes pas déçue ! Les acrobaties aériennes de Serre d’Opale l’obligèrent à s’accrocher de toute la force de ses griffes !

 

Cœur Ardent et Serre d’Opale se toisaient. Les deux sang-mêlé d’Ouria ne s’étaient plus vues depuis près d’un siècle. Leur relation était globalement cordiale, mais restait tendue. Serre d’Opale, étant à moitié griffon, possédait la très grande fierté et l’orgueil qui faisaient autrefois la réputation de cette race. Elle avait cédé, mais restait quelque peu réticente à l’idée d’agir en subordonnée, car il ne fallait pas s’y tromper, dans cette affaire, c’était Cœur Ardent qui donnait les ordres. De plus, d’après Eclair Brûlant, qui avait eu l’occasion de parler à sa congénère, Serre d’Opale en aurait encore voulu à Cœur Ardent pour une remarque formulée il y’aurait plus de cent ans sur le soi-disant ridicule de sa forme féline de manul, moins élégante que l’est, par exemple, celle d’un caracal.

En dehors de ces vieilles querelles, un autre problème persistait : comment exactement gagner l’Ailleurs ?

La réponse devait leur être fournie rapidement par une vieille connaissance.

-          Faites place à l’indispensable Etincelle Dorée ! Non mais franchement, que feriez-vous sans moi ? ricana une certaine femelle serval.

Tous se retournèrent pour fixer la nouvelle arrivante.

-          Et bien quoi ? Vous ne reconnaissez plus votre formidable prophète ?

Etincelle Dorée redressa ses immenses oreilles en apercevant Souffle d’Automne dans l’assemblée et lui sourit.

-          Moins timide à ce que je vois. Tant mieux. Tu me présenteras ton fils tout à l’heure.

Le chat doré n’eut même pas le temps de répliquer que la femelle serval, prophétesse d’Ouria, tourna son regard vers le ciel, toujours aussi souriante.

-          Il ne leur manque que l’oiseau de feu. Sous peu celle-ci sera avec eux.

Sa prophétie annoncée, estimant sans doute sa tâche achevée, Etincelle Dorée rejoignit Souffle d’Automne.

-          Mène moi donc à ta compagne et à ton fils ! Vif Esprit, c’est cela ? Beau prénom, qui convient bien à un prophète. Allez, j’ai hâtes de rencontrer mon futur successeur !

Lorsqu’elle vit le chaton, attendrie, elle commença à songer qu’à déjà douze ans, il serait peut être temps pour elle d’en avoir un aussi. Elle entrevoyait dans les possibles de l’avenir un destin commun à sa descendance et à cette petite boule de poil pelotonnée contre le flanc de Plume Blanche, un grand destin, pour eux mais aussi d’autres félins. Une nouvelle prophétie se formait dans son esprit, mais Etincelle Dorée devinait qu’il n’était pas encore temps de la révéler.

 

L’oiseau de feu. Le phénix. Moshan. Elle était la dernière de son espèce à ne pas encore avoir gagné l’Ailleurs. Elle venait, envoyée par la prophétesse de Vaalbara, la louve Ange Blanc, qui comme ici Etincelle Dorée avait entrevu les possibles du futur et comprit la nécessité de la présence là-bas de Moshan. Si tout sang-mêlé peut pénétrer dans l’Ailleurs, seul un véritable être de l’Ancien temps est capable d’en ouvrir les portes. Ensuite, il faudrait le pouvoir du phénix mais aussi des trois hybrides, Cœur Ardent, Serre d’Opale et Eclair Brûlant, pour maintenir ouvertes ces portes jusqu’au retour de Griffe d’Argent. S’ils n’y parvenaient pas, la panthère devenue margay mourrait et toute leur entreprise aurait échoué. Alors, comme pour Flamme autrefois, Moshan s’apprêtait à ouvrir les portes.

 

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