37 - La dernière prophétie

Le soleil de cette fin de printemps était à son zénith lorsque Patte Agile avait commencé ses allers et retours. Le jour déclinait déjà, et il continuait, inlassablement, de faire les cent pas. Il était nerveux, affreusement inquiet même, mais on lui interdisait l’accès à la tanière. Soleil d’Hiver préférait que le margay ne vienne retrouver sa compagne que lorsque tout serait terminé. Pourtant, Lune Bleue avait eu le droit d’entrer, elle aussi ! Patte Agile ronchonnait, stressé.

-          Ne t’inquiète pas, Patte Agile, tout va bien se passer. Lune Bleue a déjà eu trois petits, et la présence d’une femelle expérimentée est indispensable dans ce genre de cas. Et tu sais que Soleil d’Hiver est un guérisseur compétent, malgré sa jeunesse.

-          Oui, Eclair Brûlant, mais Griffe d’Argent est là dedans depuis tellement de temps . . . et si . . .

-          Tout ira bien ! Elle est âgée, c’est une naissance difficile, mais elle n’en est pas à sa première mise-bas, elle est bien entourée, et tu sais aussi bien que moi à quelle point elle est coriace !

Patte Agile tourna son regard d’ambre vers la tanière.

-          Je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet . . .

-          Je comprends. Mais ne t’en fais pas.

-          Et comment je pourrais ? N’oublie pas que c’est dans ces circonstances que j’ai perdu ma première compagne ! Comment pourrais-tu comprendre ?

-          Calme-toi, Patte Agile ! N’oublie pas que je tiens moi aussi énormément à Griffe d’Argent. Je l’aime presque comme si elle était ma propre fille. La promesse que j’ai faite à sa grand-mère de la protéger ne tiens plus depuis longtemps déjà, elle a accompli la tâche qui inquiétait Aile de Feu. C’est de mon propre chef que je suis resté à ses côtés, parce que j’ai beaucoup d’affection pour elle.

Patte Agile baisse la tête, penaud. Eclair Brûlant a raison, il n’est pas le seul ici à tenir à Griffe d’Argent, et tous s’inquiètent autant, malgré leur certitude que tout se passera bien, car elle en a vu d’autres !

 C’est sur ces entrefaites qu’Ange Blanc arrive, et scrute elle aussi la pénombre de la tanière. Le calme de la vieille prophétesse de Vaalbara rassure Eclair Brûlant. Le demi-dragon connaît bien la louve blanche, et si elle ne s’inquiète pas, c’est qu’il n’y a pas à s’en faire. Cet avenir-ci est assez proche pour que les possibles qu’elle voit deviennent certitudes. Au bout d’un long moment, Lune Bleue point son museau hors de la tanière, l’air joyeux.

-          Ne vous inquiétez pas, dit-elle, tout le monde va bien !

Après un regard à Patte Agile, la panthère des neiges gris bleuté ajouta :

-          Félicitations, Patte Agile. Ton fils est un chaton magnifique.

Sans un mot, encore visiblement très nerveux, le margay pénétra dans la tanière qu’il partageait avec Griffe d’Argent. A seize ans, il était donc père une nouvelle fois, et n’en revenait pas. Ses poils blancs le trahissaient, il commençait à vieillir, et ce n’était même pas la peine de parler de sa compagne ! Griffe d’Argent avait déjà vu vingt trois cycles des saisons, dans un monde où l’espérance de vie ne dépassait pas souvent vingt cinq ans. Et pourtant, elle était là, épuisée mais le bonheur illuminant ses yeux d’or, un minuscule chaton contre son flanc. Patte Agile voyait le petit pétrir de ses pattes le ventre de sa mère alors qu’il tétait. Il était plein de vie, malgré ce qu’on pouvait attendre d’une naissance difficile.

-          Mon Patte Agile, approche, vient voir notre fils.

C’était trop beau pour être vrai. Pourtant, il ne rêvait pas.

-          Oh, Griffe d’Argent  . . . Tu ne pouvais pas me faire plus beau cadeau, ma belle.

Il donna un coup de langue affectueux à sa compagne, puis effleura doucement du museau son chaton en ronronnant.

 

Ange Blanc venait régulièrement, depuis les trois dernières lunes, à la tanière de Griffe d’Argent et Patte Agile. Elle venait voir leur fils. Le petit grandissait vite et promettait de devenir un jeune mâle margay plein de vigueur. La louve était rassurée, il aurait la force nécessaire à sa tâche. Toutefois, elle aurait apprécié qu’il soit plus proche des autres jeunes félins de la région. Certes, ceux-ci étaient déjà adultes depuis un moment. Vif Esprit, dont elle avait répondu aux dernières questions concernant le don de clairvoyance, était le plus âgé, du haut de ses dix ans. Il contemplait parfois d’un air songeur l’horizon à l’Ouest, vers Ouria, le continent où il était né et d’où venait son père, le chat doré Souffle d’Automne, mais il savait en tant que prophète que sa place se trouvait en Vaalbara, terre natale de sa mère lynx, Plume Blanche. Il s’était rapidement lié d’amitié avec Gant de Lune. Dernière fille de Lune Bleue et Ambre Vif, la féline n’avait que quelques lunes de moins que Vif Esprit. Elle tenait nettement plus de la panthère des neiges que de la panthère et n’étaient ces reflets fauves dans son pelage et le bout blanc de ses pattes, on aurait pu la prendre pour sa grand-mère maternelle, la grande Eclat de Lune.  Elle avait le même doux regard bleu vert et ses marquages de Féline des Lunes, ces taches en forme de croissant, étaient identiques sur ses joues. Griffe d’Argent sentait souvent en elle poindre la mélancolie lorsqu’elle regardait la plus jeune des ses petites-filles, si semblable à sa défunte sœur de lait et de cœur. Après Gant de Lune, le troisième membre de la petite bande était Soleil d’Hiver, le serval guérisseur, fils de la prophétesse d’Ouria, Etincelle Dorée. Il était plus jeune que les deux autres, ayant seulement vu sept cycles des saisons. Il restait néanmoins de loin l’aîné du chaton qu’il avait aidé à mettre au monde.

 

Au cours de l’été, tous les descendants encore en vie de Griffe d’Argent étaient venus rendre visite au dernier né de la famille. Lune Bleue était présente lors de la naissance, et de fait son compagnon Ambre Vif, le premier fils de Griffe d’Argent, avait été le premier à venir. Cela lui faisait tout drôle d’avoir un nouveau petit frère alors qu’il était déjà père et serait même bientôt grand-père, ou du moins c’était tout comme. Ombre avait en effet été la seconde à visiter sa grand-mère. La panthère noire était née de Nuit Sans Lune, la seule fille de Griffe d’Argent. Ayant perdu sa mère petite et ne connaissant pas son père, Ombre avait été élevée par son oncle Ambre Vif et la compagne de celui-ci, Lune Bleu, en compagnie de ses cousin et cousine Etoile d’Argent et Douceur de Lune. Elle était venue accompagnée d’un mâle panthère de son âge au pelage tacheté, et la nouvelle qu’ils seraient parents sous peu. Elle n’était pas restée longtemps. Douceur de Lune avait été la suivante, et avait excusé son frère jumeau Etoile d’Argent de ne pouvoir venir, car il devait s’occuper de sa compagne blessée lors d’une chasse et pas encore totalement remise. Douceur de Lune était restée assez longtemps pour revoir sa petite sœur Gant de Lune, mais aussi pour faire une importante découverte.

Douceur de Lune était testeuse, son don était de déceler la nature de ceux des autres, et ce avant même qu’ils ne se déclarent. La première chose qui la marqua chez ce chaton fut son regard. Le fils de Griffe d’Argent et Patte Agile possédait une particularité très rare en Vaalbara : des yeux vairons, de deux couleurs différentes. Son regard était bien loin de l’ambre foncé ou du brun habituels des margays. Tandis que son œil gauche brillait du même or que les yeux de sa mère, le droit était lui d’un bleu semblable à celui du ciel d’été. C’était là le premier indice de la nature unique de petit.

-          Grand-mère, avait demandé Douceur de Lune, comment s’appelle-t-il ?

-          Son nom est Phénix, lui avait répondu Griffe d’Argent.

Ce nom indiquait à la féline qu’elle n’était pas la seule à avoir remarqué que le chaton avait quelque chose de particulier. Elle aurait dû se douter que sa si perspicace aïeule l’aurait aussi deviné.

-          Qu’y a-t-il, Douceur de Lune ? Tu semble soucieuse.

-          Grand-mère, te rends-tu compte à quel point Phénix est unique ?

-          Il possède un don ?

-          Le don le plus puissant que j’ai jamais ressenti.

 

Ange Blanc vint retrouver Vif Esprit. Elle avait donné rendez-vous à l’hybride ce soir-là. Il l’attendait.

-          Que se passe-t-il, Ange Blanc ?

-          Te rappelles-tu de la prophétie dont tu m’as parlé peu après ton arrivée, lorsque tu as su que j’étais la prophétesse de Vaalbara ?

-          Oui, et je sens qu’elle se rapproche.

-          Redis-la-moi.

-          Un jour naîtra en Vaalbara, un chat, Celui qui trouvera. Fils de la lignée de l’oiseau de feu, de cet espoir dont il restait si peu, il redonnera aux Peuples et aux siens, avec les autres derniers magiciens. De la Lune il suivra l’ultime fille, et mettra fin à ces temps.

-          As-tu compris aujourd’hui de qui il s’agissait ?

-          Oui, la prophétie parle de Phénix, il n’y a aucun doute là-dessus, et l’ultime fille de la Lune est sans doute Gant de Lune, mais je n’ai pas encore compris qui étaient ces autres derniers magiciens.

-          Voyons, Vif Esprit, c’est pourtant simple. De qui Gant de Lune est-elle proche ? Quels félins, assez jeunes et dotés de dons importants, pourraient former équipe avec elle et Phénix ?

-          Ne me dit pas que . . .

-          Si, maintenant tu as compris.

-          Soleil d’Hiver et moi.

La louve blanche acquiesça. Vif Esprit entrevoyait tout ce qu’impliquait ce fait. Les derniers, ils seraient les derniers. Il s’aperçut qu’il s’en doutait depuis longtemps, que c’était le chemin que suivait son monde, et que à moins d’un grand changement, ils iraient tous vers ce terme. Il savait aussi que ce qu’il voyait, ce n’était que les possibles de l’avenir, et que la moindre petite décision pouvait tout faire basculer. Il se laissait encore parfois surprendre. Il lui restait tant à apprendre ! Etincelle Dorée, puis Ange Blanc, avaient été ses mentors, et il se demandait s’il serait capable de se débrouiller sans leur sagesse. Son regard croisa celui de la vieille louve, et ses yeux s’embuèrent de larmes. Il voyait ce qui allait se passer. C’était trop proche pour être un possible. C’était une certitude.

-          Mon temps en ce monde touche à sa fin, Vif Esprit, je crois que tu l’as compris. J’aurais dû déjà être partie, mais je devais voir les quatre félins qui hantaient mes songes. Maintenant, je peux m’en aller en paix. Le poids de trente cycles des saisons devient trop lourd sur mes vieilles épaules pour que j’y résiste encore bien longtemps. Et avant mon départ, je vais te faire cadeau de ma dernière prophétie.

Jeunes félins, ils seront quatre, très difficiles à abattre. Bien muni d’un double héritage, tout à la fois prophète et sage. Fils d’Ouria et du dur hiver, celui qui guérit et espère. De la Lune l’ultime fille, de Vaalbara douce et gentille. Enfin celui qui trouvera, le plus grand parmi tous les chats.

Les ultimes paroles de la louve résonnèrent encore longtemps aux oreilles de Vif Esprit après qu’il l’eu vue partir de sa démarche désormais claudicante. Ange Blanc s’en allait, et il ne la reverrait plus jamais. L’Ailleurs l’appelait. Il garderait précieusement en mémoire sa dernière prophétie.

 

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