38 - Fils du Feu

L’automne s’achevait et l’hiver s’annonçait. Griffe d’Argent commençait à s’inquiéter pour l’avenir. Elle vieillissait, comme l’attestaient son pelage grisonnant et ses sens un peu moins affûtés qu’avant. D’ici quelques lunes elle aurait vingt quatre ans, et elle savait qu’en Vaalbara il était assez peu fréquent qu’un félin voit plus de vingt cinq cycles des saisons, souvent même un peu moins. Le récent départ pour l’Ailleurs de sa dernière sœur adoptive, Ange Blanc, ne lui rappelait que trop que le temps passait vite. La louve était certes vieille, du haut de ses trente années d’existence, mais cette perte pesait lourd. Elles s’appréciaient beaucoup, et la sagesse d’Ange Blanc, prophétesse de Vaalbara, était précieuse à tous. Elle n’avait pas eu le temps de transmettre toutes ses connaissances à son successeur Vif Esprit. Griffe d’Argent se demandait si elle aurait elle-même le temps de voir son dernier né trouver sa place en ce monde.

Phénix était le fils de Griffe d’Argent et de son deuxième compagnon, Patte Agile, le margay venu du continent d’Ouria. Par amour, Patte Agile avait choisi de quitter définitivement sa terre d’origine pour rester avec sa belle en Vaalbara, et c’était là que leur chaton était né au printemps précédent. Phénix entrait à peine dans l’adolescence, il avait encore beaucoup à apprendre. Intrigué, il contemplait le ciel de son regard atypique, des yeux vairons, un aussi bleu que le ciel d’été, l’autre couleur d’or. D’une patte, il intercepta une de ces étranges petites choses blanches qui venaient d’apparaître. C’était froid. Bizarrement, rapidement il n’y eut plus rien sur sa patte, mais celle-ci restait humide.  D’autres petits objets constellaient désormais sa fourrure. Agacé, il entreprit de refaire sa toilette, et constata que ces choses devenaient de l’eau. Tout cela commençait à l’amuser. C’était la première fois que le jeune Phénix voyait de la neige. Il releva la tête vers le ciel. Sous le regard attendrit de ses parents, il commença à jouer avec les flocons qui tombaient.

 

Pendant que Phénix découvrait la neige, Vif Esprit restait allongé sur son rocher. Ce rocher, auparavant, c’était le promontoire où Ange Blanc aimait tant s’installer afin d’explorer en esprit les possibles de l’avenir grâce à son don de clairvoyance. Désormais, c’était le domaine de Vif Esprit, le nouveau prophète de Vaalbara.

Le félin hybride, mi lynx mi chat doré, se rappelle des ultimes paroles de la louve blanche. Elle lui a fait cadeau de sa dernière prophétie.

Jeunes félins, ils seront quatre, très difficiles à abattre. Bien muni d’un double héritage, tout à la fois prophète et sage. Fils d’Ouria et du dur hiver, celui qui guérit et espère. De la Lune l’ultime fille, de Vaalbara douce et gentille. Enfin celui qui trouvera, le plus grand parmi tous les chats.

Il se rappelle avoir vu Ange Blanc s’éloigner, disparaître parmi les ombres de la forêt. Il n’aura pas fallut longtemps avant que tous sachent qu’elle avait rejoint l’Ailleurs, au terme de sa longue existence de trente cycles des saisons. Personne ne s’en était étonné. La nouvelle avait toutefois bouleversé Griffe d’Argent. Il existait des liens profonds entre la féline et la louve, plus peut être fraternels que de l’ordre de l’amitié. Enfin, Ange Blanc était la dernière dans l’entourage de Griffe d’Argent à réellement faire partie de sa génération. C’était un coup dur pour elle, comme si à l’approche de ce printemps, qui serait vingt quatrième pour elle, le temps voulait s’assurer qu’elle n’oublie pas qu’il faisait peser son poids sur elle. Vif Esprit toutefois ne s’en faisait pas pour Griffe d’Argent, car il ne voyait la mort de la féline dans aucun possible proche. Elle verrait son dernier fils devenir adulte.

En parlant de Phénix, Vif Esprit savait bien que c’était lui le félin des prophéties, Celui qui trouvera. En revanche tous ses talents de prophète ne lui permettaient pas encore de savoir ce que le jeune margay aux yeux vairons était censé trouver. Il connaissait par contre avec certitude les noms de ceux qui devraient l’accompagner dans cette tâche. Il connaissait ces félins, et ce depuis longtemps. Le premier, c’était lui-même, le prophète Vif Esprit, fils d’une femelle lynx née en Vaalbara et d’un chat doré des terres d’Ouria, muni d’un double héritage à la fois de par son statut d’hybride et ses origines situées sur les deux continents à la fois. Le second, c’était son vieil ami Soleil d’Hiver, le serval guérisseur qui avait quitté Ouria pour venir avec eux, parce que sa mère la prophétesse Etincelle Dorée avait bien vu que l’avenir de son fils était loin d’elle. La troisième, comme Phénix du sang de Griffe d’Argent, c’était Gant de Lune, la plus jeune petite-fille de celle-ci, de plus héritière du pouvoir de Féline des Lunes transmis dans sa lignée depuis quatre générations. Neige Brillante, la première, avait assez peu de pouvoir, Eclat de Lune était forte, Lune Bleue encore davantage, mais c’était bien Gant de Lune la plus puissante. Elle était censée selon la prophétie être un genre de mentor pour le dernier félin concerné, Phénix, mais elle ne voyait pas en quoi elle pourrait l’aider. Une Féline des Lunes ne pouvait enseigner qu’à une Féline des Lunes, or, il n’y en avait qu’une par génération, on n’avait jamais vu de mâle doté de ce pouvoir, et la présence du don se caractérisait dès la naissance par une marque en forme de croissant de lune sur les joues ou le front du chaton. Phénix ne possédait rien de tout cela. Vif Esprit avait beau en débattre avec ses deux amis, ils ne comprenaient pas. Tout ce dont ils étaient certains, c’était qu’il était unique. Gant de Lune se rappelait encore très bien de l’air presque choqué de sa grande sœur Douceur de Lune, dernière testeuse du continent, après sa rencontre avec le jeune margay . . .

 

Les semaines passaient, on entra bientôt plus avant dans l’hiver. La neige fournissait une occasion idéale pour Lune Bleue et sa fille Gant de Lune, les Félines des Lunes, de s’entraîner à exercer leur pouvoir. Lune Bleue, la panthère des neiges d’un si unique gris bleuté, se concentre. Son regard couleur de glace s’illumine. Le don prend forme, tel un brouillard lumineux, aussi bleu que les yeux de la féline, et grâce à sa magie Lune Bleue crée ainsi, uniquement par la force de sa pensée, un haut dôme de neige. Gant de Lune active à son tour son pouvoir. Sa magie à elle possède un éclat bleu vert. Moins expérimentée, elle a un peu plus de mal à tout faire simplement par l’esprit et fait de très légers mouvements d’une de ses pattes gantées de blanc. Elle parvient au même résultat que sa mère.

Durant tout ce temps, Phénix les a observées, fasciné par la démonstration. Poussé par on ne sait quoi, le jeune margay ose s’avancer vers ses aînées.

-          Lune Bleue ?

-          Oui, Phénix ?

-          Est-ce que je pourrais . . . essayer, moi aussi ?

-          Quoi !?

La panthère des neiges n’en revient pas d’avoir entendu ces paroles. Ce petit chat tacheté à peine adolescent, penser pouvoir égaler des Féline des Lunes expérimentées, alors qu’on ne sait même pas vraiment s’il a un don ?

-          Enfin, non, Phénix, reprit Lune Bleue, c’est impossible, seules les Félines des Lunes sont capables de ces choses, ou éventuellement un élémentale d’eau, mais cela fait bien longtemps que les félins ont perdu tout pouvoir sur les éléments.

-          Je ne peux pas, alors ?

-          Non, tu n’y arriverais pas.

Gant de Lune, attendrie par le regard triste du chaton et ayant comme un pressentiment, intervient alors.

-          Maman, laisse-le faire.

-          Pourquoi, Gant de Lune ?

Elle se retourne vers sa mère. Elle vient de se rappeler autre chose.

-          Je viens de repenser à une parole de Vif Esprit.

Face à l’air déterminé de sa fille, Lune Bleue renonce à arguer contre le fait que Phénix tente sa chance. Elle observe Gant de Lune expliquer la manœuvre au petit, qui l’écoute attentivement. Puis c’est au tour de Phénix d’essayer. Déjà étonnant chez un félin aussi jeune, son regard s’illumine sans attendre. Il est rare que le don se déclare avant la deuxième, ou plus souvent troisième année, et le margay n’avait même pas achevé son premier cycle des saisons. Puis à la grande surprise à la fois de la mère et de sa fille, le pouvoir jaillit. La magie de Phénix n’était semblable à aucune autre, car bicolore, atypique et harmonieuse combinaison de bleu et d’or, les mêmes teintes que celles de ses yeux vairons. Sous leurs regards ébahis, un dôme de neige se forme, sous l’action du brouillard lumineux bleu et or. Une fois le tas de neige en place, les yeux de Phénix cessent de briller. Tout fier de son exploit, il se retourne vers les deux Félines des Lunes.

-          Continuez sans moi.

Lune Bleue s’en va, laissant là sa fille avec le jeune prodige. Elle va prévenir Griffe d’Argent des exploits de son fils.

En leur absence, la leçon continue, même si Gant de Lune a encore du mal à se remettre de ce qu’elle a vu. Lorsque Phénix lui demande s’il est possible de faire autre chose avec la magie, elle répond que oui. Alors Phénix se concentre. C’est son premier hiver et il n’est pas encore habitué au froid. Il songe à la chaleur. Au moment où Lune Bleue revient, ramenant avec elle Griffe d’Argent, les flammes jaillissent.

Griffe d’Argent marque un arrêt à la vue du feu que venait d’allumer son fils. Par la pensée, il avait créé des flammes. Elle avait bien choisi son nom. Phénix était bel et bien le véritable héritier de l’oiseau de feu, même s’il descendait d’une lignée qui comptait plusieurs générations. Si Griffe d’Argent était la Fille de l’Ailleurs, alors Phénix, lui, était le Fils du feu.

 

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