44 - Etres de feu

Au cours de la dernière lune, Griffe d’Argent avait remarqué des changements dans le comportement de son plus jeune fils. Depuis qu’il connaissait l’existence de ces prophéties à son sujet, Phénix n’était plus le même. Il devenait plus songeur et s’isolait. Il avait même cessé de s’entraîner à exercer ses pouvoirs en compagnie de Gant de Lune, préférant désormais le faire seul, alors qu’il appréciait beaucoup ces moments passés en compagnie de la panthère hybride. Griffe d’Argent allait parfois l’observer. Elle se doutait que Phénix n’ignorait pas sa présence, mais préférait faire comme si elle n’était pas là. Il ne parlait quasiment plus qu’à son grand frère, Ambre Vif, et encore, très peu. Il n’y avait jamais eu de grande complicité entre les deux fils de Griffe d’Argent, mais c’était désormais comme si leur relation s’était réduite au strict minimum. Quant aux autres, Phénix ne leur adressait même plus la parole. Il réfléchissait.  Il ne suivait plus d’entraînement avec Gant de Lune donc, mais de toute manière cela aurait été inutile, et le jeune margay comme celle qui avait été son mentor le savaient pertinemment. La Féline des Lunes n’avait plus rien à apprendre à son ancien élève. Il était bien plus puissant qu’elle, et les déesses seules connaissaient l’étendue de son don. Phénix se rendait compte du lourd poids qui pesait sur ses frêles épaules. Il voyait chaque jour grandir ses capacités. Il avait peur.

 

Phénix avait prit l’habitude de se rendre chaque jour au bord de la rivière, où il méditait durant de longs moments. Une journée, à la fin de l’été, alors que le jeune margay, maintenant quasiment adulte, restait allongé à contempler le courant, Vif Esprit vint lui rendre visite.

-          Phénix . . .

Le petit chat tacheté se retourna. Il s’apprêtait à se lever pour partir, mais Vif Esprit continua.

-          Phénix, laisse-moi te parler.

-          Que me veux-tu, Vif Esprit ?

-          Je voudrais te rassurer.

-          Me rassurer ? Alors que tout le monde attend de moi que je sauve Vaalbara ? Laisse-moi rire ! Haha !

-          Phénix . . .

-          Comment pourrais-je être rassuré ? Je n’ai même pas pu choisir mon destin !

-          Que tu crois.

On lisait la surprise dans le regard bleu et or du margay.

-          Comment ça, « que je crois » ?

-          Un jour, une sage louve blanche a dit : Quels que soient les évènements, aucun n’est totalement fixé d’avance. L’avenir peut toujours être changé. Réfléchis-y, Phénix. Les prophéties annoncent peut être des choses, nous donnent des indices sur l’avenir, mais en fin de compte, ton destin, toi seul le choisis.

Phénix prend un air penaud.

-          Tu es sûr de toi ?

-          Celle qui a dit cette phrase a rejoint l’Ailleurs moins d’une saison après ta naissance, il est normal que tu ne te souviennes pas ou seulement très vaguement d’elle. C’était une louve au pelage de neige et au regard d’or. On l’appelait Ange Blanc. Elle fut prophète de notre grand continent  durant trente cycles des saisons. S’il y avait bien un être sur cette terre qui connaissait les secrets de l’avenir, c’était elle. Et ce qu’elle avait comprit, c’est que rien n’était définitif, que nos choix pouvaient tout changer. Rien n’est fixé d’avance. C’était une louve d’une grande sagesse.

Phénix ne répondit pas. Vif Esprit vit qu’il commençait à réfléchir sérieusement et le laissa.

Le jeune félin avait juste besoin d’une raison de prendre en patte son avenir. Le prophète savait que celle-ci arriverait bientôt, mais n’en parlait pas. C’était à Phénix de prendre sa décision sans être influencé par qui que ce soit. Chacun choisit son destin.

 

C’est en cette même fin d’été que le rejeton à demi-dragon d’Eclair Brûlant et Cœur Ardent décida de percer sa coquille. Quels étranges êtres que ces sang-mêlé ! Car le reptile en ce petit être ne s’était pas encore réveillé, et son apparence était celle d’un félin : un chaton sorti d’un œuf de dragon. En fait, sa seconde forme avait été brièvement visible à sa naissance. On avait vu un dragonneau aux brillantes écailles couleur bronze, mais celui-ci avait presque immédiatement laissé place à cette adorable boule de poil que Phénix couvait désormais du regard.

Cœur Ardent, comme toutes les femelles sang-mêlé, n’avait pas de lait. Elle devait donc faire appel à une autre pour allaiter son chaton. C’était Griffe d’Argent qui s’en chargeait. Phénix avait tété très longtemps, le lait ne s’était donc pas déjà complètement tari, et l’instinct maternel, allié à ce petit affamé qui s’était jeté sur les mamelles de la vieille panthère, avait fait le reste. Griffe d’Argent pouvait bien faire ça pour l’enfant d’Eclair Brûlant. Le demi-dragon avait fait tant pour elle. Il était bien plus qu’un mentor, plus qu’un simple ami.

A l’odeur du chaton, Phénix avait deviné qu’il s’agissait d’une femelle.

-          Comment l’avez-vous appelée ? demanda-t-il à Cœur Ardent et Eclair Brûlant, les heureux parents.

-          Douce Aurore.

Le jeune adulte adressa un doux regard à sa nouvelle sœur de lait. Puis il déclara à ses aînés :

-          Je vous promets de veiller sur elle.

 

Un lien très fort se créa rapidement entre Phénix et Douce Aurore. Ils étaient frère et sœur de lait, mais surtout devenaient frère et sœur de cœur.

Tout cela n’était pas sans rappeler à Griffe d’Argent sa jeunesse. Elle aussi était très proche de sa sœur de lait, la panthère des neiges Eclat de Lune. Ce qu’elle pouvait lui manquer ! Songer à la mort d’Eclat de Lune serrait encore le cœur de Griffe d’Argent. Cela faisait pourtant si longtemps déjà, plus de quinze cycles des saisons . . .

Douce Aurore grandissait vite. Déjà elle n’était plus un bébé pataud et commençait à rivaliser de rapidité à la course avec son frère de lait. Phénix ne pourrait bientôt plus distancer cette petite qui avait dans ses veines du sang de guépard, ces imbattables sprinteurs. Du guépard, elle avait aussi cette épaisse crinière grise des bébés, un corps élancé, un pelage tacheté, mais de brun foncé au lieu de noir, et le larmier caractéristique qui marquait son museau. Du caracal, elle possédait les pinceaux de poil aux oreilles, le fond du pelage roux fauve, la queue assez courte, et aussi le regard vert brillant de sa mère.  C’était une ravissante petite hybride.

Phénix avait retrouvé sa bonne humeur aux côtés de la jeune féline. Il n’était plus renfermé et avait même reprit ses entraînements en compagnie de Gant de Lune. Douce Aurore assistait à chacun et l’admiration se lisait dans son regard pour celui qu’elle considérait comme son grand frère. Elle commençait même à se rapprocher également de Vif Esprit et Soleil d’Hiver, car le quatuor que ces deux derniers formaient avec Phénix et Gant de Lune était de nouveau d’actualité. Bien entourée comme elle l’était, par des parents aimants, une nourrice douce, un frère adoptif protecteur et ses fidèles amis, Douce Aurore ne pouvait que grandir heureuse. La seule ombre qui pouvait exister au tableau de sa jeune vie, elle ne la voyait même pas.

 

-          Vif Esprit ? Je voudrais te poser une question.

-          Qu’y a-t-il, Phénix ?

-          Dans tes visions, Douce Aurore est-elle présente ?

-          Tu sais mon ami, je ne vois plus grand-chose depuis un moment déjà, et rien concernant Douce Aurore.

Le prophète de Vaalbara ne précisa pas qu’en réalité, il n’avait rien vu depuis des lunes . . .

 

Phénix eu une seconde déception lors de la visite annuelle de Douceur de Lune. La féline rendait chaque printemps visite à sa famille. Contrairement à son jumeau Etoile d’Argent, elle n’avait pas de compagnon. A l’instar de sa petite sœur Gant de Lune, elle avait fait le choix de rester seule. Elle errait sur les chemins de Vaalbara, en quête de félins qui auraient pu avoir besoin de son don de testeuse. Cette fois-ci, justement, elle devait tester Douce Aurore afin de savoir si la petite sang-mêlé possédait un don.

Phénix leva son regard bleu et or vers la testeuse, en attente de la réponse. Il n’était pas le seul. Cœur Ardent avait perdu son don en raison de la maladie il y avait si longtemps qu’elle ne s’en rappelait même plus la nature. Elle se demandait donc si sa fille en hériterait et si elle pourrait ainsi se souvenir du pouvoir qui fut autrefois le sien. Eclair Brûlant, lui, aurait apprécié qu’elle soit comme lui télépathe. Lorsque le verdict tomba, ils ne purent retenir une exclamation.

-          Je ne détecte aucun don chez Douce Aurore, déclara Douceur de Lune.

Ainsi donc elle était née dépourvu de don. Phénix éprouva une grande tristesse pour elle à cette nouvelle. Lui qui aimait tant son pouvoir, qui voyait autour de lui nombre de félins heureux du leur, ne pouvait imaginer qu’on mène une existence entière sans connaître cette sensation grisante de la magie qui s’active en soi. Douceur de Lune ne connaîtrait que ce que lui autoriseraient ses capacités naturelles. Au moins, grâce à sa moitié dragon, elle pourrait voler et cracher le feu, chose interdite aux félins ordinaire. Ce serait là son avantage en tant que sang-mêlé.

 

C’est à la suite de cette mésaventure que Phénix songea de nouveau à la prophétie qui parlait de lui. Il était l’héritier du phénix comme Douce Aurore celui du dragon. Tous deux étaient de la lignée des êtres de feu. La différence, c’était que si Phénix avait bien hérité des pouvoirs de ses ancêtres, ce n’était pas le cas de sa jeune sœur de lait.  Elle ne connaîtrait peut être jamais ce qui aurait dû être sien sans le mal. Alors pour Douce Aurore, et pour tous ceux qui étaient dans le même cas qu’elle, Phénix se devait de devenir Celui qui trouvera et de mettre un terme à tout cela.

 

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