45 - Les chemins de Vaalbara

Phénix avait pris sa décision. Il accomplirait la prophétie et deviendrait le félin qui trouverait un remède définitif à la maladie qui, en Ouria comme en Vaalbara, privait petit à petit les félins et loups de leurs dons et tuait l’étincelle de la magie dans tous les êtres vivants. Mais comment pourrait-il trouver ce qu’il cherchait en restant simplement assis là ? Il repensait à sa mère, la grande Griffe d’Argent. Tous deux avaient beaucoup parlé durant l’hiver. Au retour du printemps, le jeune margay aux yeux vairon était prêt. Phénix allait sur ses deux ans et était désormais pleinement adulte.

Phénix avait remarqué que sa mère n’avait presque plus changé d’apparence depuis l’été précédent. Elle restait panthère, la forme qu’elle possédait à la naissance. Elle ne redevenait margay, comme elle l’avait été durant des années, seulement de temps à autres, lorsqu’elle voulait partager un moment avec son compagnon Patte Agile, le père de Phénix. Le jeune adulte commençait à mieux se rendre compte également de la différence d’âge entre ses parents, et réalisait le cœur serré qu’il risquait de bientôt devoir dire au revoir à sa chère maman. Le museau de Griffe d’Argent était désormais bien parsemé de poils blancs, et son pelage plus seulement grisonnant. Elle se fatiguait plus vite, ses mouvements se faisaient plus lents, ses sens moins affûtés. Elle avait eu vingt cinq ans au premier jour de ce printemps, âge auquel la plupart des félins et loups de Vaalbara ont déjà rejoint l’Ailleurs. Pourtant, malgré la vieillesse qui chaque lune faisait davantage peser son poids sur ses épaules, la vieille féline continuait d’avancer. Griffe d’Argent possédait dans son regard cette lueur typique des battants, on y lisait sa volonté de tenir jusqu’à ce qu’elle estime avoir accomplit jusqu’au bout sa tâche en ce monde, et pas avant. En comparaison, bien qu’il n’ai lui vu que dix huit cycles des saisons, Patte Agile paraissait presque plus vieux que sa compagne. Le mâle margay venu d’Ouria était lui résigné. Il ne lui restait plus grand-chose à faire à part voir son fils unique prendre son indépendance et ensuite attendre la fin. La volonté n’était pas si forte dans ses yeux d’ambre que dans le regard d’or de Griffe d’Argent. Tous deux prenaient de l’âge et les effets de la vieillesse se faisaient ressentir. Mais tous deux affrontaient différemment els effets du temps.

Phénix savait que sa mère s’inquiéterait de le voir partir, mais lui et ses amis étaient prêts. Elle se préparait à partir en chasse en compagnie de Lune Bleue et Ambre Vif lorsqu’ils vinrent tous quatre la trouver. Griffe d’Argent n’eut pas besoin d’entendre leurs paroles. Elle comprit en voyant Vif Esprit, Soleil d’Hiver et Gant de Lune s’avancer derrière son jeune fils.

-          Maman . . .

-          Phénix . . .

Leurs regards se croisèrent. Or et bleu. Or pur.

-          Maman, je pars.

-          Je sais, Phénix.

-          Nous partons sur les chemins de Vaalbara. Pour trouver. Comme toi autrefois. La réponse à nos problèmes ne se trouve pas ici.

-          Je comprends. Bon voyage, mon fils.

Elle donna un coup de langue affectueux sur le front de son chaton qui n’en était plus un, puis le laissa s’en aller.

 

Si Griffe d’Argent avait accompagné Phénix, Vif Esprit, Soleil d’Hiver et Gant de Lune, elle n’aurait sans doute pas reconnu le grand continent.

Elle-même avait parcouru les chemins de Vaalbara, près de quinze ans auparavant. Sa sœur de lait et de cœur Eclat de Lune et sa fille Nuit Sans Lune venaient de mourir, et la perte de son premier compagnon Pelage de Nuit était encore récente. Elle avait besoin de se ressourcer. Alors elle était partie avec son vieil ami Eclair Brûlant. Là, ils avaient trouvé Patte Agile échoué sur une plage, et le margay les avait lancés vers de nouveaux horizons.

C’était désormais au tour de Phénix, mais Vaalbara avait changé depuis l’époque du voyage de sa mère. Le grand continent était plus calme, presque comme mort, ses habitants plus secrets, moins amicaux. Le paysage aurait paru plus terne à Griffe d’Argent. Il se dépouillait de sa magie.

 

C’est au cours de ce voyage que Phénix vit pour la première fois la jungle, milieu naturel de son espèce, les margays. Cette profusion d’arbres, cette diversité des espèces animales et végétales, cette vie si foisonnante, tout cela le fascinait. Phénix se sentait vraiment dans son élément.

Dans la jungle, Phénix rencontra aussi de la famille. Il ne pouvait se rappeler d’elle, il était bien trop petit chaton alors. Gant de Lune, en revanche, courut à la rencontre de sa cousine et grande sœur d’adoption dès qu’ils pénétrèrent sur son territoire. Elle lança son appel, et reçut rapidement une réponse. Le rugissement était proche. Sous peu, une panthère noire au regard d’or jaillit d’entre les arbres.

-          Ombre !

-          Gant de Lune ! Et pas seule en plus !

Puis la nouvelle venue marqua un temps d’arrêt face au plus petit des félins présents.

-          Phénix ? C’est bien toi ?

Des rappels furent nécessaires à tous. Ils ne s’étaient pas vus depuis près de deux cycles des saisons entiers. Phénix venait à ce moment de naître et ne gardait aucun souvenirs de cette membre de sa famille. La féline au pelage de nuit était Ombre, unique chaton né de l’union d’un mâle nomade avec la désormais défunte Nuit Sans Lune, fille de Griffe d’Argent et donc demi-sœur de Phénix. Elle vivait dans la jungle depuis quelques années, car c’était là quelle avait trouvé son compagnon. Si Ombre n’avait guère pu rester quand Phénix avait vu le jour, c’est que l’été suivant elle-même avait donné naissance à trois petits désormais adolescents. Les deux femelles avaient le pelage tacheté de leur père et le mâle la noirceur de sa mère. Tous avaient les yeux jaunes. L’or du regard de Griffe d’Argent ne s’était pas transmis à la plus jeune génération. Seuls Ombre et Phénix en avait hérité.

Au fil du temps, toujours il arrive que se perdent certains éléments, mais d’autres apparaissent : c’est le changement. Que ce soit la couleur d’un regard ou bien plus grand.

 

Nos quatre voyageurs quittèrent Ombre et sa famille au début du printemps suivant. Il leur restait encore un des domaines de Vaalbara à parcourir, celui qui n’accueillait d’ordinaire que des nomades : le désert. On le disait oublié des déesses, et peu y vivaient. Ils en étaient à la lisière lorsque dans le ciel apparurent deux immenses silhouettes, une rouge écarlate, l’autre vert pâle, suivies d’une plus petite à l’éclat de bronze. Phénix les reconnut au premier coup d’œil. Il n’existait plus aucun véritable dragon en Vaalbara, mais encore trois sang-mêlé : Cœur Ardent, Eclair Brûlant, et leur fille, sa sœur de lait et de cœur, la jeune Douce Aurore. C’était la première fois qu’il la voyait voler sous sa forme de dragonne bronze. Elle était magnifique. Phénix en eu le souffle coupé.

Perchée sur le dos du demi-dragon vert pâle, Eclair Brûlant, Griffe d’Argent voit son fils parti depuis des mois. Il est différent, pleinement adulte maintenant, à presque trois ans. Griffe d’Argent le voit s’éloigner. Bientôt il n’aura plus besoin d’elle. Elle vient d’avoir vingt six ans. Elle a vu plus de cycles des saisons que la plupart des félins. Le poids du passé se fait de plus en plus sentir. Elle est fatiguée. Mais il lui reste encore une chose à accomplir.

 

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