46 - Le départ

Après de longues lunes de voyage sur les chemins de Vaalbara, les quatre élus de la dernière prophétie, Phénix, Vif Esprit, Soleil d’Hiver et Gant de Lune, sont parvenus à la lisière du plus inhospitalier des domaines du grand continent : le désert. Alors qu’ils allaient pénétrer sur ces terres de sable et de rocs, ils furent rejoins par Griffe d’Argent, figure emblématique de Vaalbara et mère de Phénix, ainsi que les trois demi-dragons du continent, Eclair Brûlant, Cœur Ardent et leur fille Douce Aurore. La jeune sang-mêlé n’avait pas encore repris sont apparence féline d’hybride de guépard et de caracal. Elle arborait son autre forme, celle d’une splendide dragonne adolescente à l’éclat de bronze. Ses écailles comme sa crinière plumeuse étincelaient de mille feux sous le chaud soleil du désert. Phénix en restait ébahi. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau ! C’était presque trop de magnificence, tellement qu’on pouvait avoir du mal à croire tout cela réel. Et pourtant !

-          Phénix ? Tu ne me dis pas bonjour ? demanda la splendide créature.

-          Redeviens d’abord féline, s’il te plaît . . .

Contente de son effet, Douce Aurore rit et reprit son apparence habituelle, plus familière pour le margay. Même là, toutefois, il fut surpris du changement. Elle avait tellement grandi ! Moins de deux ans auparavant, elle voyait le jour et il décidait de la protéger. C’était sa sœur de lait, la petite Douce Aurore. Désormais, elle faisait presque trois fois sa taille, maîtrisait bien son changement de forme, pouvait voler et cracher le feu. Les rôles auraient pu s’inverser. Personne n’oserait s’attaquer à une dragonne, même toute jeune adolescente.

Après avoir savouré leurs retrouvailles, Douce Aurore décida de montrer à celui qu’elle considérait comme son frère ce dont elle était aujourd’hui capable.

-          Monte sur mon dos, Phénix.

Douce Aurore avait repris son apparence reptilienne. Elle était encore jeune, et donc encore petite par rapport à ses parents, qui étaient déjà pourtant moins imposants que de véritables dragons pur sang. Elle devait toutefois déjà atteindre près du tiers de la taille de son père Eclair Brûlant sous sa forme de reptile ailé vert pâle. Contrairement à ce qui se passait chez les félins, à âge égal les dragonnes dépassaient souvent leurs mâles en taille, d’où la croissance très rapide de Douce Aurore.

-          Tu es sûre de toi Douce Aurore ?

-          Oui mon frère, monte !

Le margay escalada son épaule couverte d’étincelantes écailles couleur bronze pour se jucher sur le dos de Douce Aurore. C’était étonnamment confortable. 

-          Accroche-toi bien Phénix !

Douce Aurore déploya ses larges ailes membraneuses, puis, d’une poussée de ses puissantes pattes arrière, elle s’élança vers les cieux. A l’aide de ses griffes, Phénix s’accrochait à la crinière plumeuse de la demi-dragonne. Ce n’était pas tant les secousses que la vitesse qui auraient pu faire chuter le petit chat tacheté. Douce Aurore évoluait dans les airs avec agilité et sans heurts. Elle ralentit bientôt pour se laisser planer au dessus de la lisière de la jungle, à la limite du désert. Phénix osa un regard en direction du sol. Tout paraissait si petit vu de là haut ! Il faisait froid aussi en altitude, si bien qu’il finit par de nouveau se réfugier au sein de l’épaisse crinière qui courait le long de l’échine de Douce Aurore. Ils volèrent encore un moment avant de rejoindre les autres. Phénix se souviendrait toute sa vie de ce fantastique baptême de l’air.

 

Après quelques jours de repos, l’équipée quitta finalement la lisière de la jungle et ses arbres rassurants pour s’enfoncer dans l’immense désert de sable et de rochers. Au loin, on apercevait les collines qui abritaient le lieu sacré du domaine du désert. En Vaalbara, chaque domaine possédait en effet son lieu sacré. C’était l’endroit où la proximité avec l’Ailleurs était la plus importante. Les dons de chacun, ici, atteignaient le summum de leur puissance. Pour le désert, il s’agissait d’un réseau de tunnels souterrain, les mines.

A mesure que le petit groupe se rapprochait des mines, Cœur Ardent se mettait à boiter de la patte avant gauche. C’était à l’épaule gauche qu’elle possédait la cicatrice que les deux-pattes lui avaient autrefois laissée. Celle-ci devenait de plus en plus douloureuse. C’était comme si ce désert lui rappelait de mauvais souvenirs. Pourtant il n’existait pas d’environnement similaire en Ouria. Il y avait bien des régions arides, mais moins sablonneuses et plus froides, et de plus Cœur Ardent ne les avait jamais fréquentées. Elle se décida finalement à abandonner sa forme de caracal désormais boiteux pour celle de farouche dragonne rouge. Avec sa fille Douce Aurore, la sang-mêlé venue de par delà l’océan rentra. Eclair Brûlant, Griffe d’Argent et les quatre élus continuèrent eux à avancer.

 

Dans la nuit, Griffe d’Argent a une intuition. L’idée est si nette, si certaine dans sa tête ! Il faut qu’elle parte, avec Phénix. Ils ne sont plus qu’à quelques heures de marche des mines, ils pourront y parvenir avant même que les autres ne se réveillent. Alors la vieille féline va réveiller son jeune fils. Encore ensommeillé, le petit chat tacheté lève vers elle son regard vairon, une question muette visible dans le bleu et l’or de ses yeux. Elle ne dit mot et lui fait seulement signe de la suivre. Ils n’ont pas le temps de s’en aller que déjà Eclair Brûlant se lève et vient à leur rencontre. Sans la clarté lunaire reflétée par son regard d’ambre, ils auraient presque pu le manquer tant il avait été discret à les suivre. Le guépard royal qui n’en était pas totalement un s’avança vers Griffe d’Argent. Phénix comprit et partit devant. Ses deux aînés voulaient parler seul à seule.

-          Griffe d’Argent . . . commença Eclair Brûlant.

Elle le fixe. Ses prunelles dorées brillaient dans la pénombre de ce lieu désolé telles deux joyaux inespérés.

-          Griffe d’Argent, ma Griffe d’Argent . . . tu devine ce que j’ai à te dire, n’est-ce pas ?

Elle ne fait pas un mouvement, pas même pour acquiescer.

-          Je t’ai connue à peine adulte, inexpérimentée mais déjà prometteuse. Comme ta grand-mère Aile de Feu l’avait dit, tu pouvais être la féline qui nous sauverait tous, et je devais alors être là pour te soutenir et t’aider. Tu ne m’as pas déçu, et je suis sûr qu’elle aussi serait fière de toi.

Il sourit.

-          Et te voilà aussi maintenant matriarche d’une famille prospère qui compte déjà quatre générations ! Même si tu as perdu deux de tes quatre chatons . . . Et regarde le dernier. Tu es son guide comme je fus le tiens. Tu n’as plus besoin d’un mentor, c’est toi qui l’es désormais.

Eclair Brûlant frotte affectueusement son fin museau contre celui, grisonnant, de Griffe d’Argent.

-          Va, Griffe d’Argent ! Cette fois ci je ne t’accompagnerais pas.

-          Eclair Brûlant . . .

-          Va !

Après un dernier regard à son vieil ami, Griffe d’Argent rejoint Phénix et tous deux s’évanouissent dans la nuit.

 

Le soleil n’était pas encore levé quand le duo arriva aux mines. Phénix partit devant, et Griffe d’Argent le suivit. Il ne fallut pas longtemps avant que la lumière ne disparaisse totalement dans ces tunnels sombres. Plus rien ne les éclairait, mais pour le moment cela ne décourageait pas les deux félins, que leurs sens aiguisés aidaient à se diriger dans ces étroits boyaux. Finalement, sans en connaître lui-même la raison, Phénix s’arrêta.

-          Phénix ?

-          Maman, je sens qu’il faut qu’on s’arrête ici. Il y a quelque chose à voir . . .

Sans attendre, le jeune margay alluma un feu. Les flammes illuminèrent une salle voûtée assez vaste. Des cristaux étincelants et translucides émergeaient des parois. Outre cette construction minérale, les deux félins remarquèrent un détail important. Sur le sol se trouvaient divers objets comme ils n’en avaient jamais vu et ne sauraient décrire. Ces choses les intriguaient. On voyait bien qu’elles étaient très anciennes, peut être même davantage que Cœur Ardent elle-même, bien que la demi-dragonne fût le plus vieil être vivant connu en ce monde. Phénix ne comprenait pas de quoi il pouvait s’agir. Griffe d’Argent, elle, le devinait et faisait le lien avec la cicatrice douloureuse de Cœur Ardent à l’approche de ce lieu. Ceux qui lui avaient laissé cette marque indélébile auraient-ils pu également être les auteurs de ces mystérieux objets ? Le tunnel s’enfonçait encore vers les profondeurs de la terre, et Griffe d’Argent continua de s’y avancer. Une voix lui soufflait qu’elle avait raison. Les deux-pattes étaient aussi venus en Vaalbara. Ils avaient laissé leur empreinte. Aux félins d’en subir les conséquences.

 

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