47 - Équilibre et Chaos

Les flammes allumées par Phénix brillent toujours d’un éclat vif dans la salle aux cristaux. Le margay n’a pas prononcé un mot, pas fait un mouvement. Il n’ose pas, submergé par l’étrangeté de ce qu’il voit.

 

Les deux-pattes étaient donc venus en Vaalbara. Griffe d’Argent se demanda pourquoi personne ici n’en gardait le souvenir, comme c’était le cas en Ouria. Sur l’autre continent, le passage des deux-pattes avait marqué durablement les esprits. Des centaines de cycles des saisons plus tard, les félins du petit continent redoutaient encore leur éventuel retour. Même Cœur Ardent, la redoutable demi-dragonne, portait les cicatrices, aussi bien physiques que mentales, de cet épisode. En Ouria, il y avait eu une guerre contre les deux-pattes, perdue par ceux-ci, ayant pour résultat leur départ mais qui avait laissé les félins à jamais blessé, et même causé l’extinction de certaines espèces. Cela n’avait pas été le cas en Vaalbara. Pourtant, en réfléchissant, Griffe d’Argent se rendit compte qu’ils avaient laissé une empreinte durable ici aussi. Il lui suffisait de songer aux noms. Flèche d’Or, Gant de Lune. Qu’est-ce qu’une flèche ? Un gant ? Les mots évoquaient à Griffe d’Argent des notions : quelque chose de rapide et redoutable, quelque chose qui enveloppe l’extrémité de la patte. Mais d’où venaient ces noms d’objets totalement inconnus à l’état naturel ? Le peuple félin de Vaalbara ne pouvait que les avoir hérités des deux-pattes.

-          Maman, tu brille . . .

Griffe d’Argent sortit de l’univers de ses pensées, revint à la réalité. Oui, elle brillait en effet. Sa fourrure luisait d’un éclat doré dans l’obscurité. Phénix avait éteint son feu. Elle seule éclairait maintenant ce lieu peut-être créé par les deux-pattes eux-mêmes, d’où la présence ici d’objets leur ayant appartenu. Griffe d’Argent était devenue une panthère d’or, telle une vivante version grandeur nature de la statuette sacrée de la grande déesse, la Sage. Etait-ce là une manifestation de ses pouvoirs de Grande ? La vieille féline ferma les yeux.

 

Les lieux sacrés de chaque domaine, comme celui-ci pour le désert, sont sensés être ceux où l’on peut le plus se rapprocher des déesses, plus encore que dans leur temple, théâtre traditionnel des pèlerinages des mâles qui demandent la bénédiction des trois déesses lorsqu’ils fondent une famille. Les lieux sacrés sont différents. Là, on peut parfois leur parler.

Griffe d’Argent a fermé les yeux. Lorsqu’elle els rouvre, elle est toujours dans la salle, mais celle-ci semble différente. Les cristaux luisent d’eux-mêmes. Phénix n’est plus là, même si Griffe d’Argent a l’impression d’une présence. Avec l’acquisition de ses pouvoirs de Grande, Griffe d’Argent était sensée créer un lien privilégié avec une des trois déesses. Pourtant, jusqu’à maintenant, elle n’avait reçu de signe d’aucune, ce qui l’inquiétait. A cet instant précis, c’est indéniable, il y a une présence, et ce n’est pas celle de son jeune fils Phénix. Mais Griffe d’Argent ne parvient pas à entrer en contact avec une des trois déesses. Et puis, soudain, une idée lui traverse l’esprit et rompt sa tentative. Les statuettes . . . la panthère d’or et la louve d’argent . . . d’où viennent-elles ? Griffe d’Argent regarde ses pattes, incapables de façonner quoi que ce soit d’aussi délicat. Alors l’évidence s’impose à elle. Les statuettes sont l’œuvre des deux-pattes, elles aussi. Alors que l’acceptation de ce fait se fraye un chemin dans le crâne de Griffe d’Argent, elle est de nouveau distraite, cette fois-ci par la sensation que la présence s’affirme. Alors elle se concentre, tout à tour, sur les images des trois déesses, mais aucune ne lui répond. Une note est discordante. Rien ne se passe, comme si elles l’abandonnaient là à son incompréhension.

Et puis finalement, voici sa réponse, mais pas celle que Griffe d’Argent attendait. Elle ne devrait pourtant plus se lamenter, son appel n’est au moins pas resté vain ! Comme cela ne peut se produire que dans les lieux sacrés, une silhouette apparaît devant elle. C’est un mâle panthère qui lui ressemble de façon frappante. Des apparences si semblables qu’on n’en rencontre généralement que chez deux êtres liés par le sang . . . Ses prunelles telles deux sphères d’obscurité ne laissent aucun doute. C’est Keïshan, le Maître du Chaos, celui dont elle a si honte d’être la fille. Il est l’emblème même du Chaos. Il a fait tant de mal ! Il l’a tant faite souffrir ! Et il ose encore se présenter devant elle ! Croiser son regard ! Griffe d’Argent lui dévoile ses crocs jaunis par l’âge en un feulement de rage. Lui est si parfait, inchangé par le temps. Et il vole celui des autres. Il abrège des vies, lui qui ignorera toujours ce qu’est la mort. C’est si injuste ! Il fait un pas. Elle gronde. Père et fille se jaugent du regard.

-          Griffe d’Argent, ma fille, calme-toi.

-          Je ne suis pas ta fille et ne le serais jamais ! Je ne suis pas de l’engeance du Maître du Chaos !

-          Tu es ma fille, que tu le veuilles ou non, nous sommes du même sang toi et moi.

Elle gronde férocement.

-          Griffe d’Argent, rappelle-toi que je suis plus que cela. Rappelle-toi l’Ailleurs ! Qui t’as aidée à pousser la porte ? Qui t’a permis de mettre fin à la phase finale de la maladie : la mort ?

La vieille panthère finit par rabaisser ses babines sur ses crocs. Elle se rappelle. Elle doit admettre que c’est la vérité. Il l’a aidée à épargner nombre de vies. Keïshan n’est pas fondamentalement mauvais, il a son côté lumineux, comme Griffe d’Argent possède sa part de ténèbres. Personne ne possède en lui uniquement l’ombre ou la lumière. Elle l’admet. Elle le fait toutefois en silence et évite toujours de croiser le regard de Keïshan. Elle ne dit rien, ne le regarde pas, mais lorsqu’il commence à parler, elle redresse les oreilles et l’écoute attentivement.

 

Tout en ce monde possède deux côtés : l’ombre et la lumière. Ils nous font pencher tantôt vers le Chaos, tantôt vers l’Equilibre. L’être est fait de la complémentarité des deux, de leur balance. Nul n’est totalement l’un ou totalement l’autre. Pas même Keïshan ou les déesses. Le chaos, c’est un mal pour un bien, un mal essentiel, comme le passage des deux-pattes autrefois sur les deux continents. Le Chaos détruit. L’Equilibre reconstruit. Leur alternance permet le changement, l’évolution. Sans adversité on ne peut pas avancer. C’est le moteur qui nous pousse vers l’avant.

Au fond, Keïshan n’a aucune cruauté en lui. Il n’a pas de mauvaises intentions. Et c’est vrai, il a en quelque sorte libérés ceux qu’il a possédés. Il n’attaque que les êtres qui souffrent jusqu’à en être fous, irrécupérables. Seule la mort pouvait sans doute les aider. Et Griffe d’Argent l’avoue, quand elle els a vus, Nuit Sans Lune, Nuage d’Orage, celles et ceux qui avaient été possédés après tant de souffrances mentales, ils ont retrouvé la paix. La mort les a apaisés. Maintenant ils sont libres et ce, en fin de compte, grâce à Keïshan, même si sa méthode est radicale. Mais il fait peur. En le voyant, chacun reconnait son côté sombre, celui qui chez Griffe d’Argent l’a poussée à planter ses crocs dans la gorge de sa propre fille. Le chemin de Griffe d’Argent mène à la lumière, mais la mort le marque. Ils se ressemblent bien davantage que les apparences ne veulent bien le laisser deviner. La fille marchait sans le savoir dans les traces de son père. Et c’est pour cela que s’est avec Keïshan et non une des trois déesses que son lien s’est créé. Maintenant, le Chaos est plus fort. Il agit, impossible à stopper. Il détruit. Il fait changer Vaalbara. Pour mieux retourner à l’Equilibre.

 

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