L'héritage de la Lune

Il y a des mondes dont on ne soupçonne même pas l’existence. Dans l’un d’eux s’est produit il y a déjà bien des cycles des saisons un grand bouleversement. Peu de félins peuvent encore témoigner de cette époque de changements. Ils s’en sont allés pour l’Ailleurs. Avec eux, les souvenirs aussi seraient partis, si alors un dénommé Soleil d’Hiver n’avait pas imaginé d’en laisser la trace dans la pierre, ce qu’il y a de plus résistant au temps. Le génial serval n’était plus, mais son invention perdurait et s’était répandue. On l’avait nommée l’écriture. Toutefois, même si les signes gravés racontaient le passé, ils ne valaient pas un récit conté à voix haute sous la Lune. Et cela, bien peu de félins pouvaient encore le faire.

Cette Lune, est-ce la même qui brille pour nous et pour Vaalbara ? Nul ne pourrait le dire. Mais ici comme là-bas, elle fascine.

 

Autrefois existait en Vaalbara un grand pouvoir. Il était détenu par certaines félines et se transmettait de mère en fille, se renforçant à chaque génération. Celles qui possédaient ce don se distinguaient par les marquages en forme de croissants de Lune qui ornaient leurs visages. Il y a bien longtemps qu’elles n’existent plus.

Couché sur un promontoire rocheux, un vieux félin contemple la Lune. Elle est pleine ce soir. Lui aussi a un jour partagé le don des Félines des Lunes, et plus puissant encore. Il est le dernier en ce monde qui se rappelle encore quel effet grisant est celui de la magie envahissant chaque fibre de son être. Après lui, il n’y aura plus d’autre témoin.  Mais s’il peut en parler, c’est d’abord qu’il a appris. Son professeur avait été la dernière de ces si particulières filles de la Lune, ultime représentante d’une puissante lignée. Elle est enterrée là-bas, dans la clairière, avec la plupart des membres de sa famille. Famille à laquelle lui aussi appartient. Une famille qui a marqué durablement Vaalbara.

Un mouvement à son côté le fait sortir de ses réflexions. C’est un chaton de seulement trois saisons, le plus jeune de ses descendants. Lorsqu’à la mort de sa compagne Phénix avait décidé de rejoindre ce territoire qui avait autrefois  été celui des siens, l’une de ses petites-filles, très attachée à son grand-père, avait décidé de venir également, avec son compagnon. Leur fils était né là, comme son aïeul, dans la tanière qui avait été celle de la grande Griffe d’Argent. Parce qu’il avait vu le jour ici, et en hommage à ses aïeux, à sa lignée dans les veines de laquelle coulait encore le sang de l’oiseau de feu, la petite-fille de Phénix avait nommé son fils Griffe de Feu.

Le chaton vint s’allonger près de son arrière-grand-père. Lui aussi dirigea son regard vers l’astre nocturne.

-          Pourquoi regardes-tu la Lune ?

La question étonna Phénix. Lui avait toujours été fasciné par la Lune.

-          Ne la trouve-tu pas magnifique, Griffe de Feu ?

-          C’est juste la Lune.

-          La Lune était autrefois porteuse d’un grand pouvoir, tu sais. Elle pouvait décider de bien des choses.

-          Un rond qui brille dans le ciel, du pouvoir ?

-          Bien sûr. As-tu déjà entendu parler de la magie ?

-          Oui, on dit que tu étais le plus grand de tous les magiciens.

-          Je n’aurais rien été sans la Lune et le feu.

-          Le feu, je sais, c’est parce qu’un de mes ancêtres était un phénix. Mais pourquoi la Lune ?

-          Les Filles de la Lune ont toujours guidé les nôtres. Mon professeur fut Gant de Lune, la dernière d’entre elles. Mais la plus influente sans doute fut Eclat de Lune, sa grand-mère.

-          Pourquoi ?

-          On t’a déjà beaucoup parlé de ma mère, la grande Griffe d’Argent, mais moins de sa sœur de lait. Je m’en vais réparer cela.

En ce temps là, la magie existait encore en Vaalbara, et était même très puissante.

Après que la précédente lignée de Félines des Lunes ait trouvé un terme, une nouvelle avait émergé. La première représentante en était Neige Brillante, une panthère des neiges. A sa naissance, Neige Brillante avait fait la fierté de sa famille. On savait en Vaalbara que la précédente Féline des Lunes, la guéparde Lune d’Or, avait rejoint l’Ailleurs et ne laissait en ce monde qu’un descendant mâle. Nombre de futurs parents avaient alors espéré que la prochaine Féline des Lunes serait leur fille, car ce pouvoir, possédé par seulement une femelle sur tout le continent à chaque génération, était synonyme de grand honneur pour sa lignée. Les déesses avaient décidé de confier ce don à un des chatons de la nouvelle portée d’un couple de panthère des neiges des Montagnes. Peu après le retour du jeune père, sa compagne avait donné naissance à trois petits, deux mâles et une femelle. La femelle avait à la naissance des taches si floues qu’on ne pouvait en distinguer les motifs, comme cela arrive parfois chez les bébés félins. Les trois chatons furent donc nommés avant que les parents ne remarquent la particularité de leur fille : les taches en forme de croissant de Lune encadrant son regard. Aucun doute n’était permis, Neige Brillante était bien la nouvelle Féline des Lunes, toutefois en raison de ces circonstances elle ne possédait donc pas de ces prénoms contenant le mot Lune traditionnels pour les filles de la Lune.

Neige Brillante n’était pas une très grande magicienne, car première Féline des Lunes de sa lignée, et ce pouvoir grandit à chaque génération. Elle devait toutefois apprendre à maîtriser son don. C’est pourquoi adolescente elle partit suivre les enseignements de la féline considérée comme la plus sage de l’époque en Vaalbara, bien qu’elle ne fut que de quelques saisons son aînée, la panthère Flamme, ancienne disciple de Lune d’Or, la précédente Féline des Lunes. La guéparde avait transmis à son élève les secrets des filles de la Lune afin qu’ils ne se perdent pas avec elle, car elle savait bien que la prochaine ne naîtrait qu’après sa mort. La tâche d’enseigner ces secrets à Neige Brillante incombait donc à Flamme. Ceux-ci seraient ensuite transmis de mère en fille. Plus qu’un mentor, Flamme devint pour Neige Brillante une amie, et même lorsque la panthère des neiges s’en alla suivre sa propre route, elles restèrent en contact et leurs territoires n’étaient pas très éloignés l’un de l’autre.

Neige Brillante rencontra bientôt un mâle errant. Il parcourait les chemins de Vaalbara afin de faire profiter aux autres de son don, car il était testeur, c'est-à-dire capable de déceler les dons chez autrui. D’ordinaire les pouvoirs ne se déclaraient qu’à l’adolescence, et les parents étaient ravis de connaître à l’avance le don de leurs chatons, car ils pouvaient ainsi les préparer à maîtriser leur forme de magie. Ce mâle s’attirait la sympathie de tous. Il était vif d’esprit comme de corps, sociable et amical. Il était également très curieux, et peu regardant des risques lorsqu’il s’agissait de trouver une réponse, trait de caractère tellement prononcé chez lui qu’il lui avait donné son nom, assez peu élogieux : Museau Fouineur. Ce fut le coup de foudre entre lui et Neige Brillante.

La vie suit son cours en Vaalbara, et bientôt l’union de Neige Brillante et Museau Fouineur devait donner des fruits. Un chaton, pour les félins du grand continent, c’était l’accomplissement de la vie de couple, l’assurance que leur sang survivrait. Pour Neige Brillante, c’était d’autant plus important qu’elle se savait première Féline des Lunes de sa lignée, et elle voulait assurer la pérennité de ce don si plein de prestige au sein de sa famille. Pour Museau Fouineur, quel pouvoir serait transmis à sa descendance importait peu, même s’il savait déjà et l’avait dis à Flamme. Il était simplement joyeux. C’était là son tempérament, simple et enjoué, sachant apprécier les petits bonheurs de chaque jour, sans trop se soucier de l’avenir. Mais l’existence n’est pas toujours remplie de joie. Le destin en Vaalbara a souvent eu tendance à s’acharner sur les porteurs de grand pouvoir, y compris les filles de la Lune.

Au cours du printemps, alors que sa grossesse qui avançait commençait à fatiguer Neige Brillante, son compagnon partit seul en chasse. Il prit pour cible un mouflon visiblement malade. Il avait malheureusement sous-estimé sa proie. Le désespoir poussa le mouflon coincé sur cet étroit rebord à se retourner contre son attaquant. Le passage était trop étroit, Museau Fouineur ne pouvait pas esquiver en bondissant à distance, et il n’eu pas le temps de se retourner pour fuir la charge du mouflon. Les cornes imposantes de l’herbivore des montagnes frappèrent le flanc du mâle panthère des neiges. Les os craquèrent sous l’impact. Fou de douleur, Museau Fouineur contre-attaqua. Dans le chaos de la bataille, proie comme prédateur manquèrent de prudence. L’étroit rebord finit par céder sous leurs pattes. Ils tombèrent du haut de la falaise dans la rivière que celle-ci surplombait. La chute ne fut pas fatale à Museau Fouineur, qui parvint  à se traîner hors de l’eau. Il souffrait néanmoins de graves blessures et ne tarda guère à y succomber. C’est là, sur la berge, que sa compagne trouva son corps encore tiède.

Moins d’une lune plus tard, Neige Brillante donnait naissance à un unique chaton, déjà orphelin de père. C’était une femelle, et son visage s’ornait de taches en forme de croissants. Sa mère la nomma Eclat de Lune.

 

La fin de l’été approchait. Dans un territoire voisin de celui de Neige Brillante, cinq lunes plus tôt, son amie la panthère Flamme avait donné elle aussi donné le jour. Nul ne savait qui était le père de la petite Griffe d’Argent, et celle-ci n’apprendrait l’identité de son géniteur que bien plus tard, mais tout cela, c’est une autre histoire . . .

Neige Brillante est confortablement installée dans sa tanière. De son abri rocheux qui surplombe la forêt, elle peut admirer l’astre nocturne. Elle laisse les doux rayons de la Lune effleurer son pelage argent et noir. Puis un petit miaulement attire son attention. Sa fille vient de tomber, encore une fois, après avoir effectué quelques pas maladroits. Elle se relève derechef. Eclat de Lune, déjà si obstinée, deviendra sans aucun doute une battante. Puis un autre bruit se fait entendre. Dans la forêt résonne le son d’une course.

Bientôt Flamme surgit d’entre les arbres, Griffe d’Argent pendant de ses mâchoires, et grimpe rapidement la colline rocheuse. Elle appelle Neige Brillante, la rejoint. Les deux jeunes mères échangent quelques paroles que leurs filles comprennent à peine. Puis, aussi vite qu’elle est arrivée, Flamme part, laissant là son précieux fardeaux. Griffe d’Argent lève la tête vers Neige Brillante, l’incompréhension lisible dans ses yeux de bébé panthère. La panthère des neiges lui adresse un regard à la fois triste et plein de douceur, esquisse un timide sourire. Puis elle s’allonge. Eclat de Lune vient se blottir contre le flanc de Neige Brillante, qui encourage Griffe d’Argent à faire de même. Sous peu les deux petites tètent côte à côte, la panthère des neiges et la panthère. Elles sont devenues sœurs de lait. Eclat de Lune et Griffe d’Argent deviendront aussi sœurs de cœur.

Le lien qui unissait Eclat de Lune et Griffe d’Argent était très fort. Eussent-elles été sœurs de sang, leur lien n’aurait sans doute pas été le même. Les souvenirs d’Eclat de Lune ne remontaient pas assez loin pour qu’elle se rappelle de la courte part de son enfance qui a précédé l’arrivée de Griffe d’Argent dans son existence. Pour la panthère, le temps passé avec Flamme deviendrait très vite flou dans sa mémoire, et elle se mit à aimer Neige Brillante comme une mère. De fait, Neige Brillante a élevé les deux petites. La tâche était difficile, sans compagnon pour l’aider, mais elle y parvint avec brio. Peu après leur troisième anniversaire, elles étaient devenues deux jeunes adultes pleines de promesse et parfaitement capables de se débrouiller seules. Les deux sœurs de lait, un beau jour de ce printemps là, dirent au revoir à Neige Brillante et partirent ensemble à la rencontre de leur destin.

 

L’errance d’Eclat de Lune et Griffe d’Argent ne dura pas très longtemps. Après avoir parcouru la région durant quelques lunes, elles s’installèrent avant l’automne sur l’ancien territoire de Flamme. Depuis la disparition de cette dernière, personne n’avait réclamé ces terres, qui revenaient de droit à Griffe d’Argent. Elles reçurent de la visite très peu de temps après. Le voyageur revenait déçu d’un court séjour chez Neige Brillante. Il avait appris le décès de Museau Fouineur, le père d’Eclat de Lune, félin qu’il avait rencontré petit, celui qui avait décelé son don de guérisseur, et qu’il appréciait beaucoup. C’était un jeune mâle panthère des neiges du même âge que les deux félines. Il ne faisait que traverser leur territoire, mais croisa Eclat de Lune sur son chemin. Il fut frappé par la ressemblance de la jeune femelle avec feu Museau Fouineur et entama donc la conversation. Il apprit ainsi qu’il s’agissait de la fille de l’ancien testeur. Il demanda à rester un peu, pour se reposer avant de reprendre son voyage jusqu’à ses terres d’origine plus au Sud. Il ne repartit pas.

Le jeune mâle se nommait Flèche d’Or. Il ne possédait pas le pelage argent et noir de la majorité des panthères des neiges. Il avait une fourrure gris-fauve aux reflets dorés, marquée de taches d’un brun presque noir. Il avait pour autre particularité  une grande vivacité, de corps comme d’esprit, et une façon de foncer dès qu’il avait une idée en tête qui pouvait virer à la maladresse. Flèche d’Or était visiblement tombé sous le charme d’Eclat de Lune et commença à lui faire la cour. Il ne fallut guère de temps avant qu’il ne devienne officiellement son compagnon. Les deux panthères des neiges formaient un couple très uni. Griffe d’Argent devait avouer qu’elle les enviait un peu, mais sa solitude ne dura pas trop longtemps. En effet, vers la fin de l’hiver, Eclat de Lune leur annonça que Flèche d’Or et elle seraient bientôt parents. Comme il est de tradition en Vaalbara, Flèche d’Or partit donc en pèlerinage au temple des Trois Déesses, afin qu’elles bénissent sa future famille. Il revint de son voyage accompagné  d’un mâle panthère à la fourrure noire originaire de la Jungle, nommé Pelage de Nuit, qui s’éprit de Griffe d’Argent. Lui aussi avait trouvé dans ce coin de la Taïga le terme de son errance solitaire.

Eclat de Lune mis bas au printemps d’un unique petit. Elle venait d’avoir quatre ans et connaissait les joies de la maternité. Flèche d’Or pénétra quelque peu intimidé dans la tanière, mais sa compagne l’encouragea à s’approcher et il pu admirer la petite boule de fourrure blottie contre le flanc de la jeune mère. C’était une femelle, et on pouvait déjà distinguer sur son visage des taches en forme de croissants de Lune. Elle aussi était une fille de la Lune. Comme son père, elle possédait une fourrure de couleur atypique pour une panthère des neiges. Son pelage était d’un gris bleuté, marqué d’un gris bleu plus foncé. Ses parents la nommèrent Lune Bleue. Griffe d’Argent contemplait avec envie la petite famille. Un jour viendrait son tour, à elle aussi . . .

 

L’année passa bien vite pour Eclat de Lune et Flèche d’Or. Leur fille Lune Bleue donnait l’impression de grandir à vue d’œil. Déjà un cycle des saisons entier qu’elle faisait partie de leur vie ! Ils l’aimaient de tout leur cœur et s’inquiétaient de la voir grandir si vite, comme tous les parents. Déjà elle n’était plus leur petite Lune Bleue, mais une jeune féline pleine de vie, curieuse de tout, qui commençait déjà à apprendre l’art de la chasse.

Lune Bleue avait donc un an quand naquirent les petits de Griffe d’Argent et Pelage de Nuit. Il s’agissait de jumeaux, un mâle tacheté, qu’ils appelleraient Ambre Vif, et une femelle noire, qui recevrait le nom de Nuit Sans Lune. Leur aînée guettait à l’entrée de la tanière de Griffe d’Argent, mais personne ne pouvait voir les nouveau-nés, car leur mère ne laissait entrer personne. Griffe d’Argent faisait un genre de crise. Même son compagnon bien-aimé ne parvenait pas à la raisonner. Alors, désespéré, Pelage de Nuit fit appel à Eclat de Lune. S’il y avait bien un être en ce monde capable de faire entendre raison à cette tête de mule de panthère, c’était bien sa sœur de lait.

Eclat de Lune avança une patte, puis une autre, dans la pénombre de la tanière. Les grondements sourds, pleins d’agressivité, de Griffe d’Argent se firent entendre presque immédiatement. Les chatons couinèrent, et elle cessa le temps de leur donner un rassurant coup de langue, mais réitéra la menace derechef lorsqu’Eclat de Lune fit un autre pas. La panthère des neiges stoppe. Une autre silhouette, noire celle-ci, s’avance. Griffe d’Argent montre les crocs, s’apprête à attaquer.

- Griffe d’Argent, cesse tes bêtises !

- Vous n’entrerez pas . . .

Eclat de Lune ne tient pas conte de la menace. Elle pénètre dans la tanière . . . et doit faire preuve d’une belle vivacité pour esquiver un coup de griffes ! En grognant d’exaspération, elle bondit et plaque au sol la panthère. Eclat de Lune est la plus grande et la plus lourde des deux. Griffe d’Argent est coincée. S’en rendant compte, elle pousse de féroces grondements.

-          Ecoute-moi maintenant !

Griffe d’Argent doit bientôt s’avouer vaincue. Elle écoute les remontrances d’Eclat de Lune, capitule. Elle doit retourner près de ses petits. Les jumeaux ont faim. Une fois le calme revenu, Lune Bleue ose s’approcher des bébés et les observe avec curiosité. Ils étaient encore bien trop petits pour jouer avec elle, mais bientôt, très bientôt,  le temps viendrait.

Lune après lune, la jeune panthère des neiges voyait Ambre Vif et Nuit Sans Lune grandir. Elle attendait.

 

Une nouvelle fois, la nature se réveillait en Vaalbara pour accueillir le printemps naissant. Ambre Vif, tout excité, bondit hors de la tanière. Il venait de repérer ce qui était sans doute la première fleur de l’année, et tout fier la montrait à sa mère Griffe d’Argent. Le mâle tacheté au regard d’ambre entamait son troisième printemps. Il était devenu très complice avec Lune Bleue, pour la plus grande joie de leurs mères. Les deux sœurs de lait voyaient d’un bon œil le rapprochement de leurs enfants. Nuit Sans Lune, la jumelle au pelage noir d’Ambre Vif, accueillait moins bien la nouvelle. Une rivalité s’installait, chaque jour plus grande, entre la panthère noire et la panthère des neiges bleue. Chacune était jalouse du lien qui unissait l’autre à Ambre Vif.

Au cours de l’année, de nouveaux visages et d’autres surgis du passé firent leur apparition dans le coin de taïga de Griffe d’Argent et Eclat de Lune. Ange Blanc, la louve à la fourrure couleur de neige prophétesse de Vaalbara, vint annoncer une prophétie aux deux félines. Elle la concernait toutes deux, ainsi que la femelle lynx dont elles avaient pris soin après l’avoir trouvée en fort mauvais état, Nuage d’Orage, et une tigresse qui arriva durant l’hiver, Patte Blanche. Toutes quatre s’entraînèrent en compagnie du mentor de Griffe d’Argent, le demi-dragon Eclair Brûlant, afin d’être prêtes lorsque le moment viendrait.

Cet hiver sera noir, mais pas absent l’espoir. Elles sont quatre, toutes si différentes, mais telles quatre feuilles d’une même plante, qui en poussant le Sans Nom emprisonnera, peu après que la Fille de la Nuit fuira.

Depuis leur plus tendre enfance, Ambre Vif vouait une grande admiration à Lune Bleue, qui au fil du temps se transformait en profonde affection, qui dépassait celle d’un frère pour sa sœur. Nuit Sans Lune en était jalouse et supportait de moins en moins la compagnie de la jeune panthère des neiges. C’était à tel point que lorsqu’elle se cassa une patte en tombant d’un arbre, elle n’accepta qu’avec peine l’aide du père de celle-ci, Flèche d’Or, qui soigna la fracture grâce à son don de guérisseur. Si Nuit Sans Lune avait pu avertir les autres de son accident et les appeler à l’aide, c’était parce qu’elle savait déjà utiliser son don de télépathie. Elle jeta un regard assassin à Lune Bleue, qui elle possédait un don plus puissant, mais ne le maîtrisait encore pas. Durant l’hiver, la panthère vit bien le rapprochement se faire entre son frère désormais adulte et Lune Bleue. Bientôt, elle perdrait définitivement Ambre Vif au profit de sa rivale, elle le sentait. Si bien qu’un matin, Ambre Vif ne la trouva pas à ses côtés au réveil. La Fille de la Nuit était partie.

 

Le temps était venu. Le quatuor constitué par Griffe d’Argent, Lune Bleue, Nuage d’Orage et Patte Blanche se tenait prêt. Le Sans Nom pouvait attaquer, elles l’affronteraient. Une fois l’être maléfique affaiblit, Eclat de Lune passa à l’action, et pour la première fois depuis longtemps l’immense pouvoir des Félines des Lunes fut visible dans toute sa redoutable splendeur. La magie illumina les yeux verts de la panthère des neiges, courut dans ses pattes qui plaquaient le Sans Nom au sol. Elle se mit à psalmodier le sortilège d’emprisonnement dans la langue des êtres de l’ancien temps. Il se débattit. Mais entourée d’un halo de magie dorée, une féline revint du passé. Flamme, la mère de Griffe d’Argent. Elle joint son pouvoir à celui des autres, se porta volontaire pour devenir la geôlière. Eclat de Lune acheva de réciter la formule. La Lune montante alimentait son pouvoir. Elle triompha.

 

Lune Bleue avait désormais vu trois cycles des saisons, Ambre Vif deux. Ils devenaient adultes, prêts à passer à autre chose. La jeune panthère des neiges avait déjà depuis quelques semaines sa propre tanière. Lune Bleue était devenu une femelle magnifique.  Son pelage gris bleuté brillait dans la clarté du soleil levant. Ses yeux étaient d’un bleu profond très inhabituel chez son espèce. Ce regard était indéchiffrable, difficile à comprendre tout comme sa propriétaire. Lune Bleue irradiait une aura qui la rendait attirante et en même temps donnait presque une impression de danger. Elle était irrésistible et imprévisible. Ce mélange et le côté étrange de sa couleur n’étaient pas sans charme. Ambre Vif semblait littéralement envoûté. Il cherchait récemment à passer le plus de temps possible avec Lune Bleue. Le moindre prétexte était bon, d’une partie de chasse à une simple promenade.

Ambre Vif rejoignit bientôt la tanière de Lune Bleue. Il était pourtant un peu plus jeune qu’elle, et qui plus est d’une espèce différente. Mais ne dit-on pas que l’amour triomphe des différences ? Car oui, les deux jeunes félins s’aimaient. Ils devinrent compagnons. Leur bonheur toutefois devait connaître des obstacles.

Les forces du Chaos n’en avaient pas fini avec les félins de Vaalbara. La même année que celle où Lune Bleue et Ambre Vif s’unirent, les familles de ce coin de taïga durent subir une nouvelle attaque. Pelage de Nuit, le noir compagnon de Griffe d’Argent, père d’Ambre Vif et Nuit Sans Lune, chassait en compagnie d’Eclat de Lune et de sa fille Lune Bleue. Eclat de Lune se sépara des deux autres afin de rabattre un chevreuil vers eux. Pelage de Nuit et Lune Bleue se tenaient en embuscade. Quand soudain un hurlement retentit. Eclat de Lune ! Ni une ni deux, Lune Bleue se précipita à la rescousse de sa mère, rapidement suivie de Pelage de Nuit. Eclat de Lune gisait au sol, inconsciente. Une petite créature bizarrement familière, entourée d’une aura de ténèbres, les attaqua. Une fois les deux félins un peu sonnés, elle revint près d’Eclat de Lune, psalmodia une étrange formule et la panthère des neiges disparut, puis la créature revint vers Lune Bleue. Avant qu’elle ne s’en prenne à la jeune féline, Pelage de Nuit s’interposa.  A l’arrivée des secours, lorsque la jeune féline repris ses esprits, ses premières paroles furent pour Pelage de Nuit. Comment allait-il ? Les regards suffirent à lui faire comprendre. Il était mort. Il s’était sacrifié pour la protéger.

Le départ de Pelage de Nuit pour l’Ailleurs ne fut pas sans conséquences. Le choc dû à la perte de son compagnon fut tel pour Griffe d’Argent que, alors qu’elle n’avait même pas eu le temps de lui dire qu’ils allaient de nouveau être parents, elle mit bas, trop tôt. Le petit, un mâle au pelage de nuit, était mort-né. Elle déprima au point de refuser toute nourriture. Encore une fois, seule Eclat de Lune parvint à lui faire entendre raison. Sans les talents de persuasion de sa sœur de lait, la panthère se serait probablement laissé mourir. Au printemps, Nuit Sans Lune revint. Pour elle, des liens étaient désormais brisés. Elle, si complice avec son père, l’avait perdu sans pouvoir lui dire au revoir. Quant à son frère, il s’était uni à la femelle qu’elle considérait comme une rivale. Ils ne seraient plus jamais si proches. Enfin, un nouvel élément apparaissait, qui accentuerait encore l’inimitié entre les deux jeunes félines : Nuit Sans Lune attendait un chaton, et Lune Bleue, si désireuse de fonder une famille, ne parvenait pas à ses fins.

 

Une dernière prophétie devait encore tourmenter les filles de la Lune avant que leur existence ne puisse être paisible.

Les félines possédant le don sont menacées, et la mère subira un terrible décès. La fille tentée par la trahison, risque d’y perdre jusqu’à la raison. Ténèbres ou bien amour, à elle de choisir, elle seule détient les rennes de l’avenir.

Tous comprirent bientôt qu’il s’agissait d’Eclat de Lune et Lune Bleue. La fille fit son choix sur le Chemin du Nord, lorsqu’elle partit avec Griffe d’Argent et Eclair Brûlant délivrer sa mère. Le Chaos pesa de tout son poids sur son esprit, mais elle résista aux ténèbres. Sa haine pour Nuit Sans Lune, pourtant, aurait pu la faire pencher du côté sombre. Mais son amour pour les siens fut plus fort. Ils parvinrent à libérer Eclat de Lune, mais à quel prix ! Les souffrances endurées l’avaient brisée. Le don semblait l’avoir quittée. L’héritage de la Lune appartenait désormais à Lune Bleue.

La jeune femelle dû d’ailleurs bientôt agir. Le temps avait passé, et elle allait sur ses six ans. Toujours pas de petits en vue. Ah, qu’elle enviait Nuit Sans Lune ! Sa fille Ombre était une adorable petite panthère noire, et Ambre Vif et sa nièce passaient beaucoup de temps ensemble. Le mâle tacheté semblait avoir la fibre paternelle. Lune Bleue et lui, malgré leur désir,  restaient sans petits. Ce n’était pourtant pas faute d’essayer ! Et cela tourmentait la panthère des neiges, attisait son inimitié pour Nuit Sans Lune.

Pourtant, le jour où le mâle qu’elles aimaient tant eu besoin d’elles, elles oublièrent leurs griefs. Ambre Vif avait disparu ! Elles n’eurent pas besoin de se concerter, et foncèrent ensemble à sa recherche. C’était Lune Bleue qui avait demandé de l’aide, et Nuit Sans Lune lui avait tout de suite apporté. Ambre Vif ne serait jamais parti sans prévenir l’une ou l’autre, tout ceci était anormal. Rassemblées par une affection commune pour Ambre Vif, elles unirent donc leurs efforts. La piste leur semblait bien trop facile à suivre, c’était douteux. Le chemin était parsemé d’indices inquiétants : touffes de poils arrachés, gouttes de sang, tout indiquait qu’une lutte avait eu lieu, dans laquelle le mâle avait eu le dessous. Elles guettaient désespérément l’éclat fauve et noir de la fourrure d’Ambre Vif, espérant encore le retrouver en vie. Au bout de la piste se trouvait bien Ambre Vif. Il était conscient, ses yeux à la teinte d’un ambre auxquels il devait son nom écarquillés d’effarement et d’inquiétude. Il avait peur de mourir, on le lisait dans son regard, mais il craignait plus encore de perdre celles qui étaient venues le chercher. Il saignait abondamment et pouvait à peine encore bouger. Pourtant il aurait été prêt à se jeter dans la bataille si cela avait pu être utile à sa sœur et sa compagne. Il savait que cela ne servirait à rien. Elles étaient bien plus puissantes que lui. Puis les deux félines virent leur ennemie, l’être qui avait tant meurtri le corps d’Ambre Vif. Elles se campèrent sur leurs pattes, en position d’attaque. Elles estimaient, à deux, avec leurs puissants dons, avoir une chance de vaincre leur adversaire. Elles activèrent leurs pouvoirs. Le regard de Lune Bleue devint d’un bleu glacé étincelant, celui de Nuit Sans Lune jaune brillant, à chaque fois sans pupilles, signe que la magie coulait pure dans leurs veines. Face à elles se tenait une autre féline elle aussi prête à attaquer. Elles reconnurent avec surprise et effroi Nuage d’Orage, la femelle lynx près de laquelle elles avaient grandit. Lune Bleue avait été témoin de la transformation de Nuage d’Orage. Elle l’avait vue réduire Eclat de Lune à l’impuissance, tuer Pelage de Nuit. A son rire dément, Lune Bleue et Nuit Sans Lune comprirent que Nuage d’Orage était irrécupérable, l’âme irrémédiablement rongée par les ténèbres.

Le combat commença. Nuit Sans Lune et Lune Bleue s’élancèrent d’un seul mouvement, parfaitement coordonnées. Elles attaquèrent chacune Nuage d’Orage sur un flanc, toutes griffes dehors. C’était sans compter sur le don de téléportation de la femelle lynx. Il s’en fallut de peu que les deux jeunes félines ne se blessent entre elles. Elles comprirent rapidement qu’il ne servait à rien d’attaquer de front. Si Nuage d’Orage les voyait venir, elle se téléporterait plus loin. Ce combat serait remporté grâce à la ruse et à la magie. Nuage d’Orage semblait s’être évaporée. Pourtant, elles percevaient encore sa présence. Elles prirent le risque de se séparer. Lune Bleue entendit bientôt un rugissement de douleur. Elle reconnut la voix de Nuit Sans Lune et se précipita. Ambre Vif, Nuit Sans Lune. Frère et sœurs gisaient inconscient dans une flaque de sang, au bord de la ligne. Nuage d’Orage s’apprêtaient à achever ses victime. Une furie bleue l’en empêcha. Lune Bleue attaqua. Ses griffes étincelaient d’une aura bleutée, ses yeux luisaient tant qu’on n’en voyait plus les pupilles. Elle avait activé son pouvoir et en goûtait pour la première fois toute l’étendue. Rien ne résiste à une Féline des Lunes en pleine possession de ses capacités. Malgré l’étau qui enserrait son esprit, Lune Bleue continua la lutte. Elle ne parvenait toutefois pas à saisir l’opportunité qui lui assurerait une victoire définitive. Nuit Sans Lune, reprenant conscience, la lui fournit. L’étau se desserra. Lune Bleue bondit sur une adversaire et referma ses mâchoires aux crocs meurtriers sur la gorge de Nuage d’Orage.

Lune Bleue avait réussi. Ambre Vif s’en sorti sans dommages. Pour Nuit Sans Lune, en revanche . . .

 

Plusieurs lunes avaient passé. Ambre Vif se remettait progressivement. Il était heureux, et ce pour plusieurs raisons. D’abord, sa sœur et sa compagne semblaient s’être réconciliées. Lune Bleue avait en outre une bonne raison d’être enfin apaisée : elle attendait des chatons. Ils naîtraient au printemps. Ambre Vif ne voyait pas quel regard Nuit Sans Lune portait à ce ventre qui s’arrondissait lorsqu’elle savait que personne n’observait. Il en aurait sans eu peur. Les cicatrices que gardaient sa sœur étaient bien plus que physiques. Lune Bleue, heureuse, tenta un rapprochement avec la sœur de son compagnon, mais le regretta. Le coup de griffes l’atteignit à la joue.

Eclat de Lune s’inquiétait. Elle sentait que quelque chose clochait chez Nuit Sans Lune. Comme elle, la panthère noire était brisée, mais d’une manière différente. Eclat de Lune avait souffert un bref laps de temps. Pour Nuit Sans Lune, tout s’accumulait. Au fond, c’était comme pour Lune Bleue, sauf que la jeune panthère des neiges avait su surpasser sa part de noirceur. Elle était venue voir sa mère, pour lui parler de l’incident de la griffure et tenter de trouver une explication au comportement de Nuit Sans Lune. Mais la panthère noire ressemblait trop à sa propre mère, Griffe d’Argent. Lorsqu’elle avait un objectif, rien ne l’arrêtait, et personne ne pouvait la faire changer d’avis. Lune Bleue avait quant à elle hérité de la douceur d’Eclat de Lune, bien que son aura ne fut pas si lumineuse. Cette part de ténèbres qui guette au fond de chaque être était en train de détruire Nuit Sans Lune. Si seulement Eclat de Lune avait encore pu agir . . . Mais quelque chose l’avait brisée. Son pouvoir restait endormi. Elle attendait, impuissante, l’inévitable. Bien que personne ne lui ai rapporté la prophétie, dans son cœur, elle savait. Eclat de Lune ne laisserait pas le Chaos déchirer les siens.

Nuit Sans Lune s’évanouit bientôt, silhouette sombre de plus parmi les ténèbres. Même les pleurs de sa fille Ombre ne la ramenèrent pas.

 

Parfois, Eclat de Lune s’arrêtait d’un coup et retenait des cris de douleur. La douleur était aussi intense que si on lui arrachait le cœur à vif. Ce n’était pas seulement lié au blocage de sa magie. Griffe d’Argent se disait que si sa sœur de lait n’avait pas été une Féline des Lunes, elle aurait possédé le don d’empathie. Elle percevait la souffrance de Nuit Sans Lune, cette morsure qui avait achevé de corrompre son âme . . .

Au début du printemps, pour leurs dix ans, Eclat de Lune et Griffe d’Argent furent grands-mères. Lune Bleue donna naissance à deux adorables petites boules de poil. L’aîné des jumeaux était une femelle gris fauve tachetée de brun. Plus tard, ses yeux deviendraient verts et on lui découvrirait un don de testeur, celui de savoir ceux des autres, comme son arrière-grand-père Museau Fouineur. En référence à sa grand-mère maternelle, Eclat de Lune, on l’avait appelée Douceur de Lune. Tout dans son allure la désignait comme hybride, ni vraiment panthère des neiges, ni vraiment panthère, mais un mélange des deux étonnamment harmonieux. Le second petit tenait davantage de la panthère des neiges, avec son pelage gris argenté marqué de noir typique de l’espèce. Pourtant, le regard du jeune mâle virerait par la suite à un ambre soutenu le trahissant en tant que sang-mêlé. Sa sœur décèlerait un jour en lui un don de transformation hérité de sa grand-mère paternelle Griffe d’Argent et de la mère de celle-ci, Flamme. Pour cette raison, et à cause de la couleur de son pelage, il fut nommé Etoile d’Argent. Le bonheur d’Ambre Vif et Lune Bleue était complet, et Ombre se retrouva intronisé grande sœur. En effet, depuis le départ de Nuit Sans Lune, le couple avait pris la petite panthère noire sous sa protection.

Douceur de Lune et Etoile d’Argent grandissaient vite. Ils furent bientôt assez grands pour commencer à s’aventurer à l’extérieur de la tanière. Douceur de Lune était dotée d’une curiosité qui en faisait la digne descendante de Museau Fouineur et Flèche d’Or, et qui comme à eux risquait de lui jouer des tours. La petite femelle échappa à la vigilance de sa grand-mère Griffe d’Argent, qui surveillait les jumeaux pendant que leurs parents étaient partis en chasse. Elle se retrouva face à une féline qui lui était inconnue, mais dont l’odeur lui était vaguement familière, car elle ressemblait beaucoup à celle d’Ombre. L’étrangère se mit à grogner. La fourrure pelucheuse de Douceur de Lune se hérissa, et le bébé se prépara à rebrousser chemin. Elle n’en eut pas le temps, car sans crier gare, la panthère noire attaqua ! Une féline tachetée s’interposa. Griffe d’Argent reconnut Nuit Sans Lune. Un duel féroce s’engagea entre mère et fille tandis qu’une petite Douceur de Lune terrorisée regagnait l’abri de la tanière. Griffe d’Argent est plus expérimentée et en pleine santé. Nuit Sans Lune, ralentie par sa vieille blessure, n’a pas sa vivacité, mais prend vite l’avantage. Elle possède un pouvoir que sa mère n’a pas. Un étau enserre l’esprit de Griffe d’Argent, l’immobilise progressivement. Nuit Sans Lune se rapproche. Une simple morsure, et tout serait terminé . . . quand une troisième combattante s’en mêle. Horrifiée, Griffe d’Argent reconnait sa sœur de lait et surtout de cœur. Eclat de Lune halète, fatiguée d’avoir parcouru si vite la distance qui sépare sa propre tanière de celle-ci. Elle ne tiendra jamais ! L’effroi de Griffe d’Argent grandit encore lorsqu’elle constate que les yeux d’Eclat de Lune commencent à briller. Le blocage . . . non ! Si elle le brise, elle risque de ne pas y résister ! La puissance de son pouvoir est trop grande ! Une nuit de pleine Lune, peut être aurait-elle réussit, mais ce soir la Lune est absente du ciel. Une nuit sans Lune. La pire période pour une Féline des Lunes. Eclat de Lune ne pourra pas maîtriser le flot une fois celui-ci libéré ! Pourtant elle continue d’avancer. On a attaqué ses petits enfants et sa sœur. Elle est prête à les défendre. Elle voit cette mission avant le danger. Griffe d’Argent voudrait la prévenir, mais l’étau l’empêche de bouger. Sa gueule reste fermée, aucun son n’en sort. Eclat de Lune continue d’avancer. Ses yeux s’illuminent. Ils brillent. Ils étincellent. Un véritable flot lumineux entoure les trois combattantes. Dès qu’elle sent l’étau sur son esprit se desserrer, Griffe d’Argent passe à l’attaque. Ses mâchoires se referment sur la gorge de Nuit Sans Lune. Lorsqu’elle relâche son étreinte, sa fille s’écroule. Elle ne se relèvera pas. Le blocage d’Eclat de Lune achève de se briser. Toute sa formidable puissance se retrouve libérer et éclaire un bref instant la forêt. Puis la lumière s’éteint, et Eclat de Lune et Griffe d’Argent s’effondrent à leur tour.

 

Un jour, quand Douceur de Lune et Etoile d’Argent auraient grandis, naîtrait leur petite sœur. Elle se nommerait Gant de Lune et serait elle aussi fille de l’astre nocturne. Elle serait la dernière en Vaalbara à posséder ce pouvoir, car bientôt la magie disparaîtrait du continent. La lignée se continuerait par Etoile d’Argent, car ses sœurs ne prendraient jamais de compagnons. Douceur de Lune et Gant de Lune se consacreraient leur vie durant à transmettre les connaissances des anciens à tous les félins de Vaalbara qui en voudraient. Elles seraient d’actives actrices du renouveau. Quant à leur frère, il serait père plusieurs fois, et mettrait en place une tradition. A chaque prochaine génération, au sein de cette lignée, les premiers nés femelles porteraient un nom contenant le mot Lune, afin de se rappeler. La magie avait peut être disparu, mais pas eux, ni le savoir de leurs ancêtres. L’héritage de la Lune continuerait de se transmettre.

Cet héritage, ils le tenaient d’une féline qui ne verrait rien de tout cela. Car cette nuit-là, Eclat de Lune ne se releva pas. Certes, elle était encore vivante, mais ne voulait plus se battre. Elle avait assez donné, se savait pour de bon brisée. Elle avait cessé de lutter. Tous les dons de guérisseur de Flèche d’Or ne parvinrent pas à soigner Eclat de Lune. Le mâle resta aux côtés de sa compagne jusqu’à la fin, jusqu’aux ultimes instants de sa longue agonie. La Lune était déjà pleine lorsque la panthère des neiges prononça enfin quelques mots. Ils furent pour les siens, pour ceux qu’elle aimait. Quatre êtres restèrent près d’elle pour accompagner son dernier souffle. Eclair Brûlant, Lune Bleue, Flèche d’Or, Griffe d’Argent. Déjà, ses yeux verts se couvraient d’un voile laiteux.

-          Mon ami . . . ma fille . . . mon compagnon . . . ma . . . sœur . . .

Ce furent ses dernières paroles.

Eclat de Lune s’éteignit avec les premières lueurs du jour.

 

Eclat de Lune s’éteignit-elle vraiment dans la lumière de cette aurore, en même temps que l’astre nocturne disparaissait ? Elle avait rejoint l’Ailleurs, cela ne faisait aucun doute. Mais les frontières entre ce monde et Vaalbara ne sont pas totalement closes. A chaque fois que Griffe d’Argent sentait le désespoir, la tristesse ou encore la peur l’envahir, quelque chose la poussait en avant. Etait-ce Eclat de Lune ? La panthère des neiges avait toujours été la seule à parvenir à raisonner sa sœur de lait. Il n’y avait pas de raison qu’une chose aussi futile que la mort l’empêche de continuer. Dans un monde ou dans l’autre, elle serait toujours là pour les siens. Nul ne savait allier avec tant d’harmonie force et douceur. Nul ne savait mieux soutenir. Nul ne savait mieux rassurer. Jusqu’au bout.

On raconte que le matin où Griffe d’Argent avait elle aussi rejoint l’Ailleurs, une silhouette féline aux reflets d’argent se tenait à ses côtés et accompagna son dernier souffle avant de disparaître.

 

Le vieux margay fixait toujours la pleine Lune de son regard bleu et or.

-          Ma mère m’a souvent parlé d’Eclat de Lune. Elle disait qu’elle avait l’âme la plus pure.

 

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